La Société Humaine de Dunkerque

40 ans de sauvetage

En France, il est plus aisé d’improviser une révolution qui bouleverse en quelques heures tout l’ordre social, que de fonder un établissement philanthropique, destiné à encourager aux véritables sentiments de la fraternité humaine.

Jean Joseph Carlier Dit « Carlier l’Ainé » Secrétaire et fondateur de la Société Humaine 1794 – 1874

L’acte fédérateur

Le mardi 28 Décembre 1810, une tempête effroyable se déchaînait sur les parages de Dunkerque, et un trois-mâts anglais de la Compagnie des Indes, Queen Elizabeth, s’échouait sur les bancs qui ferment la rade. Deux embarcations du bord, portant vingt-deux personnes, vinrent atterrir au Fort-Risban, où les recueillirent les canonniers garde-côtes ; mais la violence du temps paralysa toutes les tentatives de secours et pendant tout le jour on put voir, des remparts de la ville, des malheureux appendus aux vergues et aux huniers, qui disparaissaient tour à tour dans les brisants d’une mer furieuse.

Trois cent cinquante-huit cadavres de tout âge et de tout sexe, blancs, nègres, lascars, furent jetés à la côte, avec les débris d’une riche cargaison de produits européens que l’Elizabeth transportait au Ben­gale.

Ce fut une profonde consternation par toute la ville. A ce moment même, était logée à l’Hôtel d’Angleterre, aujourd’hui la salle Ste-Cécile, une famille américaine du nom d’Armstrong, composée d’un vieux père, de la mère et d’une jeune demoiselle. Ces voyageurs étaient venus à Dunkerque, attendre l’occasion de quelque navire neutre, pour retourner en Amérique, passant par l’Angleterre. Le naufrage de l’Elizabeth accabla ces étrangers d’une indicible douleur, et les familles respectables de la ville, auxquelles ils avaient été recommandés, s’empressaient à leur porter des consolations.

Ce fut là que Jean Joseph Carlier rencontra la première fois avec  Benjamin Morel, et qu’ils sympathisèrent. Benjamin  Morel exprimait avec un tact de bon goût, avec un affectueux langage à ces étrangers attristés les sentiments d’une ingénieuse commisération.
En se racontant les détails affligeants de la perte de l’Elizabeth, ils  échangent déjà  les idées que leur inspirait un sentiment commun de regret à voir que les entrées des ports de mer, où des scènes pareilles se renouvellent fréquemment, fussent dépourvues de tout moyen spécial de sauvetage.

Prospection et études préalables

Toutes ces circonstances amassées dans leur esprit, depuis de longues années, les ont porté à s’enquérir expressément, dans un voyage qu’ils firent  au printemps de 1830, allant visiter les ports de mer de l’Angleterre et de l’Ecosse, des mesures déjà mises en usage dans ce but, sur les divers points des côtes de ce pays, essentiellement livré à la pratique et à l’étude de la navigation.

Ils prirent connaissance, à Newcastle et à Sunderland, de la façon dont étaient construits, aménagés et manœuvrés les life-boats établis dans les ports du Northumberland et du Yorkshire. Ils examinèrent  à Londres, sous les auspices de l’honorable M. Larking, président de la Humane Society, dont le siège est établi sur les bords de la Serpentine de Hide-Park, les appareils qui préservent annuellement d’asphyxie un immense nombre d’imprudents, qui se livrent aux plaisirs de la natation ou du patinage.

Les événements qui survinrent, en 1830, peu de temps après ce voyage, les forcèrent cependant d’ajourner les projets qu’ils se proposaient de réaliser, dans le but si souvent désiré entre nous.

Après avoir forcément attendu l’apaisement des orages politiques, ils se mirent de nouveau en quête des moyens propres à atténuer l’effet des fléaux météorologiques.

En 1833, ils visitèrent  la Société Humaine de Boulogne-sur-Mer, qui venait de rendre des services signalés, lors du naufrage de l’Amphytrite où 400 femmes, que l’on transportait en Australie, périrent victimes des éléments.

Ils retrouvèrent leur ancien ami, le sous-commissaire de marine de Dunkerque, M. Michelin, qui leur fit tout voir, et les renseigna sur tout ce qu’il leur était nécessaire de savoir pour l’organisation d’une pareille institution

Naissance de la société humaine

Revenus à Dunkerque, ils modélisent les  statuts de la Société Humaine de Dunkerque sur ceux de Boulogne, et sont assez heureux pour les mettre sous le patronage de tout ce qu’il y avait de respectables notabilités, Dames et Messieurs, de la ville. Les statuts furent imprimés dès le mois de Janvier 1834.

16 mai 1834

La société est autorisée  elle a pour objet :

« Secourir les noyés et les naufragés dans le rayon le plus étendu que le permettaient les ressources de la société »

Les sociétaires donnent des cours de natation et assurent la protection des baigneurs des bains de mer. Ils recherchent et enseignent les nouvelles techniques de sauvetage pour les mettre en œuvre

Etaient membres de cette société toutes les personnes souscrivant pour une somme de 5 Francs au moins pendant trois ans. »

15 juillet 1834 Les statuts sont déposés par Jean Joseph Carlier  et Benjamin Morel qui en accepta la présidence.

Les membres de la Société Humaine à la création

Président :   Benjamin Morel   Vice-président de la Société Internationale des Naufragés  –

Président honoraire : Paul Lemaire –Maire de Dunkerque

Trésorier : Charles Carlier                                                                                                        

Secrétaire : Jean Joseph Carlier dit « Carlier l’ainé »  

Membres: 

Mme Bayard Sauveteuse Caron   Capitaine au long cours – Mme Caron – Conseil  Capitaine au long cours   Ex Capitaine du port – Mme Duclev – Mme Dupouy –  Mme Ferrier – E. Perre Capitaine au long cours –  Lebleu Fils Docteur en médecine – Looten Eclusier sauveteur –  
Marbaisse Capitaine de port – Gaspard Malo Armateur Philippe Ainé Armateur – Mme Randouin – Salomez Courtier maritime –

Membre honoraire SH

Dupérré Amiral Ministre de la marine – Duchatel Comte Ministre du commerce – Guillemot Lieutenant général Comte et pair de France –
Roger Comte député de Dunkerque – De Lamartine Ecrivain Député de l’arrondissement – Méchin Baron Préfet du Nord –
Dupouy Ex député  Président de la chambre de commerce – Randouin Sous-préfet de Dunkerque – Duclev Commissaire de la marine –
Ferrier Directeur des douanes

40 ans de  société humaine de Dunkerque

 7 mai 1835 Moyens matériels

Le maire de la ville demande au ministre de la marine et des colonies de mettre à disposition de la SH un canot de sauvetage insubmersible construit par le gouvernement à Cherbourg. La demande est acceptée. Conduit à la mer à l’aide d’un chariot, il effectue sa première sortie le 29 novembre 1836. Commandée par le patron Caron, elle se porte au secours du voilier la « JEUNE MARIE CHARLOTTE ».

En 1835 la Société Humaine crée deux établissements à l’est (A) et à l’ouest (B) du chenal. Les deux établissements sont équipés de matériel médical et nautique. Un hangar construit à coté de l’établissement de l’est abrite le canot monté sur son chariot. Les poulies, ancres, grelins et cordage y sont stockés.

Carte Dunkerque emplacement des locaux SH
Carte Dunkerque emplacement des locaux SH
La localisation  des établissements est une estimation. Les archives de la SH font mention de difficultés administratives pour arriver à  les construire en dehors des remparts de la ville. La localisation de l’établissement A est cohérent avec le futur abri qui sera construit par la SCSN
18 mars 1942 Remerciements


Dans sa séance dernière, la Société humaine de Dunkerque a décerné à Jean-Baptiste-François Bense, de Calais, âgé de  douze ans, une médaille en argent de grand modèle, en récompense du bel acte de dévouement par lequel cet enfant s’est distingué le 18 avril 1841, en sauvant, dans le bassin de la Marine, un autre enfant de 8 ans, de cette ville. Le jeune Maes, jouant dans le canot d’un navire commandé par le capitaine Bense, tomba dans le bassin. Aussitôt le fils de ce capitaine, malgré la température encore froide, se précipita, tout habillé, plongea et ramena sur l’eau le petit malheureux qui se noyait. Bense nagea vers son embarcation, mais celle-ci était trop haute de bordée pour qu’il pût mettre la main sur le plat-bord sans laisser échapper sou précieux fardeau. Bientôt il sent ses  forces s’épuiser par l’inutilité de ses efforts, et sa position devenait tellement critique, que tout autre à sa place eût cherché à se sauver d’abord, en abandonnant celui qu’il peut à peine soutenir; mais Bense, doué d’une énergie au-dessus de son âge, veut sauver l’enfant ou périr ou avec lui. Réunissant ses forces et redoublant d’efforts, il nage d’un bras, tenant toujours de l’autre Maes évanoui, et cherche à gagner une prochaine échelle. Ce fut alors que l’on put leur venir en aide et sauver l’un et l’autre

1856 Philanthropie

Elle n’a pas cessé depuis lors de mériter les plus louables éloges. Le dernier acte auquel nous-mêmes nous coopérâmes, fut la souscription dont la Société Humaine prit l’initiative en faveur des familles des 157 marins péris à Islande dans la campagne de 1856.

Sans doute, en qualité de secrétaire de la Société Humaine, nous prîmes à cette honorable manifestation la part que l’intérêt de la cause réclamait de notre zèle ; mais, nous devons l’avouer hautement, le dévouement et l’influence personnelle de M. Morel furent les auxiliaires les plus puissants qui en assurèrent le succès.

Comprenant les grandes souscriptions du Roi, des ministres, du comte Roger, député, du Préfet du Nord, de Monseigneur l’évêque de Cambrai, nous eûmes le bonheur de réunir une somme de 56.000 francs, qui nous fut fournie par les libérales offrandes de villes et communes.

Benjamin Morel  – Un président actif et présent.

 29 Novembre 1856 Echouement de la Jeune-Marie- Charlotte.
 

La presse locale relate  que le président de la Société s’était rendu des premiers au poste de la baraque, où était déposé le bateau sauveteur, et qu’il ne cessa d’y donner les ordres nécessaires à la circonstance.

1848 Naufrage du Porc Epic

La généreuse conduite de Benjamin Morel, dans le sauvetage des naufragés eut assez de retentissement pour que le Ministre de la Marine et des colonies lui en adresse une lettre particulière de sincère gratitude, au nom du corps de la marine qu’il représente.

7 Décembre 1855 Naufrage des Dorothy et Diana,
 

M. Morel, accompagné des membres du comité, se porta sur le lieu du sinistre et y présida pendant plusieurs heures à toutes les mesures utiles au sauvetage de ces bâtiments. Il ne quitta qu’après s’être assuré que tous les secours avaient été donnés aux équipages naufragés. En témoignage de reconnaissance pour cet énergique dévouement, malgré son grand âge, dit le journal la Dunkerquoise, M. Morel était alors âgé de 75 ans, le principal secrétaire d’Etat de Sa Majesté britannique écrivit à M. Morel une lettre officielle de félicitation

29 Janvier 1857.Naufrage des Trois Sœurs.

C’est dans ce drame  où la mer furieuse se fit l’horrible part de cinq victimes, parmi lesquelles la cité eut à pleurer le brave pilote Mathias Bommelaer,  l’intrépide vieillard Gaspard Neuts capitaine de navire de pêche et le jeune pilote Celle, que  M. Conseil, ancien capitaine de port à Dunkerque écrit et raconte le zèle incessant de M. Benjamin Morel dans ces crises désastreuses. On y verra M. Morel présent sur les lieux, pendant tout le temps du sinistre, il prodigue à tous, blessés et naufragés, les soins les plus affectueux.

Son devoir ne s’arrêtait pas pour lui à ces faits matériels ; quelques jours plus tard, M. Morel accompagnait, en tête des membres de la Société Humaine, le cortège funèbre des malheureux péris dans cette funeste journée. On l’y voyait, le deuil au cœur, suivi de toute une population attendrie, qui n’avait que des élans d’admiration pour un courage aussi sublime.

1860 janvier ou Février – Nous n’avons  pas de trace de  naufrage dans ce moment signalé par Carlier l’Ainé dans sa biographie de B.Morel

A la sortie du spectacle, au temps le plus rude de l’hiver (dans l’année même de la mort de M. Morel), on vint le prévenir que plusieurs navires étaient menacés de se perdre à l’est du port. La nuit était obscure, le froid intense ; M. Morel, n’écoutant que son cœur, se rendit sur la jetée, où il dirigea avec d’autres membres de la Société Humaine tous les moyens de sauvetage. Il ne quitta les lieux qu’après s’être assuré que la vie de tous était sauve. Il avait passé la nuit entière à essuyer la pluie et la grêle, ne résistant aux efforts de la tempête qu’en se cramponnant aux barres de l’estacade.

Les premières années

Ainsi que le mentionne le compte-rendu des travaux de la première année, rien n’avait été accompli efficacement au point de vue des sauvetages. La première année s’était passée tout en démarches, afin d’obtenir à la Société l’attache administrative, afin d’obtenir surtout l’autorisation d’établir des lieux de dépôts pour le matériel, en dehors des fortifications.

ll fallut acheter et faire confectionner les objets nécessaires, et avant tout solliciter de toutes parts les souscripteurs, que nous eûmes la bonne chance d’attacher pour plusieurs années à raison de cinq francs par an, et de façon à produire une somme d’environ trois mille francs, comme dotation annuelle pendant les premières années, naturellement les plus coûteuses, à cause des frais d’installation.

Le compte-rendu des travaux de la seconde année prit déjà de l’extension par l’importance des faits auxquels la Société avait apporté son secours. Il mentionnait l’encaisse de 4.000 francs, et, sous l’impulsion active de son président, admirablement secondé par tous les membres du Comité, la Société Humaine était toute prête à accomplir partout le but de son institution.

1869

La Société Humaine de Dunkerque s’est adressée à la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés et a réclamé son concours pour l’aider à organiser sur de nouvelles bases le service du sauvetage, qui jusqu’ici a laissé beaucoup à désirer. Il n’existe à Dunkerque qu’un bateau de sauvetage ancien, dépourvu des propriétés les plus essentielles et des moyens propres à assurer son fonctionnement. La première chose à faire sera de doter cette station d’un canot de sauvetage, le Comité se propose de donner cette affectation au canot primitivement destiné à L’Herbaudière.

1872

La station de Dunkerque a été annexée à la Société centrale en mettant à sa disposition son matériel et la somme de 14,000 francs, qu’elle avait en réserve. Son Comité a adhéré avec empressement au désir exprimé par Marc Dessurne président de la Société, et Plocq, ingénieur en chef des ponts et chaussées, son secrétaire..

Lundi 30 novembre 1874

Dernière assemblée générale de la Société Humaine de Dunkerque sous la présidence de Marc Dessurne.

Le manque de ressources disponibles, financières  formation etc. pour assurer correctement les services rendus pour le sauvetage en mer à Dunkerque amène le conseil d’administration à se dissoudre au profit de la Société Centrale de Sauvetage des Naufragés à qui elle demande d’assurer dorénavant les missions de sauvetage.

La surveillance des bains de mer est transférée à une organisation municipale.

Le comité d’administration de la SCSN du 9 octobre 1874 avalise la demande de la SH. Elle dépêche son inspecteur général afin de prendre toutes les mesures nécessaires à la transition.

Les établissements, matériels  et mobiliers de la SH sont transférés à la SCSN.

Les 14 000 francs qui restent au bilan de la Société Humaine sont  transférés à la SCSN..

Le SH devient bienfaitrice de la SCSN

Comité de Direction  À partir du mois de novembre 1869


MM. Delelis, Maire de Dunkerque, Président Honoraire ;

Lezeret de Lamaurmie, Président de la Société Impériale des Sauveteurs du Département de la Seine, médaillés du Gouvernement, Président Honoraire ;

J.J. Carlier, ancien secrétaire, Fondateur de la Société Humaine de Dunkerque, Président Honoraire.
 

Marc DessurneNégociant – Président,

C. Coquelin, Armateur – Trésorier,

A. PlocqIngénieur en Chef des Ports – Secrétaire

Membres :

MM. DemanCourtier – Fournier, Commissaire de l’Inscription Maritime – P. HuezCapitaine au long-cours – 
Looten, Éclusier, Prix Monthyon en 1848 – G MaloArmateur-constructeur – MessemaeckerCapitaine au long-cours

H. PetytCapitaine du port – RouilléChef à terre des pilotes – WittevronghelCapitaine au long-cours – 
WynnaertMaître au cabotage – Didier, Armateur – Berteloot, Lieutenant de vaisseau – BreynaertMaître au cabotage

1874

La Société Humaine de Dunkerque qui a été dissoute est cité comme Bienfaitrice de la SCSN

/sources :
La presse du 17 mars 1842
Œuvres Dunkerquoise
Lamartine et la Flandre par Henri Cochin (1854 – 1926)
Archives de Dunkerque Centre de la Mémoire Urbaine
Biographie de Benjamin Morel par JJ Carlier