Dramatique noyade
Quatre jeunes gens à I´eau
Deux noyés


 Un drame lamentable s’est produit après-midi, vers 6 heures, aux portes de Dunkerque sur le fossé des fortifications ouest et a fait deux victimes. Voici dans tous ses détails le récit de cette tragique affaire. 

Canal des fortifications

Une partie de canot


 Vers 15h30, trois jeunes gens et un garçonnet d’une douzaine d’années avaient résolu de faire une partie de canot sur le canal de la Samaritaine, lequel débouche dans le canal de Mardyck, près de la porte de Saint-Pol. C’étaient les nommés Arthur Louis Buniet, âgé de 11 ans, Louis Van de Moortèle, 16 ans, Bernard Buniet, 19 ans, frère du premier et un ami du nom de Dufour, 17 ans. Ils démarrèrent une barquette peinte en rouge, à droite, à l’entrée du canal. Cette embarcation, véritable coquille de noix, pouvait tout au plus recevoir deux personnes. A quatre, les jeunes passagers n’étaient pas à leur aise. Avec la témérité de leur âge, ils s’éloignèrent de la rive, très heureux de cette balade. A une centaine de mètres du pont, ils débarquèrent afin de pouvoir prendre deux fillettes désireuses de cueillir de l’herbe de l’autre côté du canal, sur un talus très verdoyant puis ils continuèrent leur promenade. De temps à autre, ils imprimaient au canot une sorte de balancement et ce roulis les divertissait beaucoup. Il devait leur être fatal. 

Le canot chavire


 Il était six heures. Tout à coup le petit Buniet tomba par-dessus bord et Van de Moortèle voulut le retenir. La barque pencha à gauche et chavira finalement. Trois des passagers, Van de Moortèle, Bernard Buniet et Dufour réussirent à gagner la berge en criant « Au secours ». Dans ce canal stationnent une dizaine de bélandres vides. Les bateliers y sont tranquilles en attendant leur tour de chargement. Mais hier, au moment de cet accident, presque tous étaient absents et se promenaient à Dunkerque et à Saint-Pol où il y avait concert. Seul M. Léandre Devin, patron de la bélandre « La Mascotte », de Huminghem (Pas-de-Calais), se trouvait à bord de son bateau, amarré près du pont. 

Victime de son courage


 Voyant que le petit Buniet restait dans le canal, Louis Van de Moortèle n’hésita pas à se précipiter à son secours. Malheureusement en se débattant l’enfant lui prit une jambe et tous deux coulèrent à pic. L’eau de ce canal, de ce fossé plutôt, est nauséabonde ; on venait d’y déverser l’égout. A l’endroit où l’enfant et le jeune homme se noyèrent, il y avait une sorte de fosse creusée par le remous des chasses, profonde de 3 à 4 mètres. Seules quelques bulles d’air indiquaient le point où Buniet et celui qui voulait le sauver étaient en train de mourir

Le marinier Devin accourut suivi de plusieurs passants. Plus de 10 minutes s’étaient écoulées et rien n’était revenu à la surface. L’aîné des Buniet et Dufour se tordaient de désespoir. M. Devin, sur la bélandre « Mathilde », patron Henri Naveteur de l’Ile-St-Denis,   descendu dans un bachot, explorait ce canal avec une gaffe armée d’un crochet. Vers 6h20, il ramenait le plus jeune Buniet et le déposait sur les écoutilles de la bélandre.

Après quelques soins rapides continués par d’autres personnes, il poursuivit ses recherches et dix minutes plus tard, il réussissait à remonter Van de Moortèle. 

Noyés !

On fit rendre aux noyés une partie de l’eau vaseuse qu’ils avaient absorbée. Portés sur le talus, on se mit à pratiquer sur eux la respiration artificielle. Un millier de spectateurs se pressaient autour des citoyens dévoués et notamment des braves ouvriers, qui se prodiguaient. M. A. Dubal, aide de M. le docteur-pharmacien Demeulenaere, l’agent de service à la Gare, donnaient l’exemple. M. ChiroutreGauvry, notre directeur, qui  venait d’arriver en auto avec son fils, joignit ses efforts aux personnes déjà citées. M. Rougeron, commissaire du 1er arrondissement, arrivé l’un des premiers sur les lieux, avait, tout en distribuant ses conseils, fort à faire pour maintenir le cercle des centaines de spectateurs. Les noyés ne donnaient plus signe de vie. Notre directeur demanda si l’on avait prévenu un médecin. On lui répondit qu’un gamin était parti à cet effet… Comme il n’y avait pas un instant à perdre, M.Chiroutre et son fils coururent à l’auto et partirent à toute vitesse en ville à la recherche d’un docteur. Ils sonnèrent à quatre portes : les médecins étaient absents !
Bref ils furent heureux de trouver chez lui M. le docteur Villette et 4 minutes après, le docteur se trouvait devant les deux infortunés. Il fit continuer les frictions, les tractions rythmées de la langue, hélas inutilement. 

Pauvre mère !


 Mme Van de Moortèle, prévenue par des enfants, était accourue et tombait constamment en défaillance devant le corps de son fils, de son « pauvre Louis ». Le spectacle était navrant. C’était la vraie mère de douleur, au cœur brisé, à la tête égarée, ne pouvant plus proférer que quelques cris étouffés…La famille du petit Buniet se trouvait également là. On devine les scènes déchirantes. Tout le monde avait les yeux pleins de larmes. 

Tout est fini !


 A 8 heures M. le Dr Villette déclarait que Van de Moortèle était mort, bien mort. On emporta le cadavre du jeune homme, là-bas, vers les dunes. Des femmes soutenaient la mère. Pauvre femme ! A 8h1/4, après un examen minutieux, M. Villette annonça que tout était légalement fini pour le petit Bugniet. Le père de ce dernier ne tenait plus debout. Des sanglots l’étranglaient et l’empêchaient de répondre au commissaire, M Rougeron. Perdu, les traits contractés, les yeux hagards, il ne pouvait que dire, avec un geste vague et dans un souffle: «Je ne sais… je ne sais plus !» La foule qui finalement s’élevait à plus de 1 500 personnes se retira profondément émue. 

Familles en deuil


 Nous nous sommes rendus ce matin chez les parents d’Arthur Louis Buniet et de Louis Van de Moortèle. Ce que nous avons vu nous a brisé le cœur. Mme Van de Moortèle est veuve. Elle est âgée d’une cinquantaine d’années et habite une petite maisonnette perdue dans les dunes, à droite et à l’extrémité de la rue du Pont Rouge, à Saint Pol. La malheureuse a eu neuf enfants, tous vivants, dont cinq sont mariés, L’une des filles est déjà veuve à son tour depuis 2 ans avec plusieurs petits sur les bras ! Mme Van de Moortèle avait avec elle son fils de 16 ans, travaillant chez MM. Walker frères, et son unique gagne-pain, la fillette Germaine, 12 ans, les petits Alfred et Arthur, âgés de 10 et 8 ans Nous le répétons, le garçon qui vient de mourir était seul à soutenir sa mère, sa sœur et ses jeunes frères. Le corps est couché sur un lit ; un drap blanc le recouvre. Deux cierges brûlent,  de chaque côte du crucifix posé sur la petite table. Le rameau de buis trempe dans un verre d’eau bénite. Le visage du jeune homme a été bleui et blessé par la gaffe. La physionomie est sereine et apaisée par la majesté de la mort. A terre, dans l’étroit réduit, sur un grabat la pauvre mère se lamente et s’évanouit sans cesse. Nous la consolons, nous lui disons notre sympathie… Maigre, affaiblie, n’ayant que le souffle, la malheureuse femme est anéantie… Quel foyer désolé ! Les petits pleurent… Nous laissons notre obole. 0h lecteurs, vous qui êtes heureux, pitié pour ces infortunés ! Car jamais nous n’avons vu pareille misère ! 

Nous quittons cette demeure désolée pour aller chez les parents du jeune Buniet. Leur maisonnette se trouve à 20 pas de l’autre. Dehors sur un peu d’herbe, contre un  hangar, la mère également chétive, émaciée, affaiblie, gît inanimée. La malheureuse, nous dit une voisine, n’en peut plus, elle ne sait rien prendre, elle tombe constamment en faiblesse… Et  penser qu’il n’y a même pas un bol de bouillon dans la maison !  A l’intérieur, devant un lit, le père Buniet veille son petit mort. Un charpentier est là. Il vient «prendre la mesure… pour le cercueil !».
Buniet est un brave ouvrier, père de 10 enfants. Trois d’une première union sont mariés. Il lui en reste sept dont le plus jeune fait à peine ses  premiers pas.Après quelques mots de réconfort, le père nous montre son « petit » également blessé au visage. Un peu d’écume sort du nez… et dans des sanglots, le malheureux nous dit : « C était un beau mousse et un vaillant pour son âge !.. ». En nous retirant, indiciblement émus, nous voyons que la mère est toujours là, étendue en plein air et ne semblant plus être de ce monde ! Pauvre femme.

Charité 


 Ce n’est pas en vain que nous ferons appel à la générosité de nos lecteurs. Nous ouvrons une souscription pour soulager cette  profonde misère et apporter un peu de soulagement chez ces infortunés   torturés par les privations et le désespoir…Le NORD MARITIME s’inscrit pour 20 francs. Jamais, nous le certifions, charité ne sera mieux placée ! Nos lecteurs compatissants se feront un doux et noble devoir de secourir cette profonde détresse. Grâce à eux, les deux enfants seront enterrés convenablement, les petits auront un peu de pain et les pauvres mères pourront se réconforter pour pleurer, hélas ! leurs fils qui ne sont plus ! 

Francis du Bois

Source
Article Nord Maritime 30 mai 1905