Tragédie maritime et familiale dans le naufrage du Louise et Gabrielle

Mer d’Islande

Dans la nuit du 8 au 9 mars a eu lieu l’abordage de la LOUISE ET GABRIELLE qui avait quitté le port de Gravelines le 7 mars.
Le navire marchait avec vent nord-ouest. Tout était en règle à bord ; les feux de bâbord et de tribord, ainsi que le feu blanc d’arrière, étaient allumés.
Neuf hommes étaient de service sur le pont. Les autres étaient couchés dont Merlen père et son fils, le mousse Merlen.
Depuis un moment, les hommes de quart apercevaient un vapeur qui suivait la direction nord ouest, alors que la goélette louvoyant marchait à ce moment vers ouest-sud-ouest.
Rien ne faisait craindre le triste malheur qui allait arriver vers 2 heures du matin. Le vapeur qui se trouvait à proximité aurait eu le temps de passer en avant de celle-ci mais il fit une manœuvre pour la contourner par l’arrière, changeant ainsi sa route d’une façon assez brusque.
Nos marins comprirent aussitôt le danger. Ceux qui étaient de quart appelèrent vivement leurs camarades qui dormaient. En un instant tout l’équipage fut sur le pont et chacun put contempler avec épouvante ce navire qui leur apportait la mort. Il s’écoula ainsi trois ou quatre terribles minutes durant lesquelles il semble que le vapeur aurait peut être pu modifier sa manœuvre pour éviter la rencontre.
Le choc fut terrible. Le vapeur arracha ou coupa l’arrière de la goélette, brisa les pistolets (poutrages) sur lesquels était placé le canot qui fut projeté à la mer. Tous les marins poussèrent des cris effrayants. L’un d’eux prit aussitôt la torche qui était dans le capot d’arrière et fit des signaux de détresse. Mais hélas personne ne répondit, et le vapeur continua sa route.
Les infortunés marins ne tardèrent pas à constater qu’il ne leur restait plus qu’à mourir. Au bout de quelques minutes, la chambre du capitaine fut pleine d’eau ; et la goélette s’enfonçait rapidement.
Cependant le canot était resté amarré au navire qu’il touchait presque. L’arrière de la goélette étant déjà sensiblement enfoncé, il fut facile aux marins de sauter dans le canot à la lueur de la torche. Neuf d’entre eux s’y précipitèrent ; le transbordement était aisé, car l’arrière de la goélette était déjà à fleur d’eau.
Mais dans la précipitation personne n’avait remarqué qu’en tombant à la mer le canot avait plongé et s’était en partie rempli d’eau. Alors on crut que le canot avait été défoncé. L’un de ceux qui s’y trouvaient s’écria : « Remontons à bord, le canot part au fond ! » Et tous voulurent se lancer vers la goélette, lorsque tout à coup, la corde qui retenait le canot à celle-ci se cassa ; à ce moment trois hommes restaient encore dans la petite embarcation qui fut aussitôt entraînée par la lame : c’étaient le lieutenant Gossin Auguste, et les matelots Charles Merlen père et Joseph Léon Hannequin. Le père Merlen avait pris son enfant dans ses bras et avait sauté dans le canot avec lui. Mais lorsque se produisit la panique qui décida les marins à retourner sur la goélette, le père Merlen s’écria : « Sauvez mon enfant ! » et lança celui-ci hors du canot. C’est au moment où le père allait monter à bord auprès de son enfant, que la corde se cassa et que le père et le fils furent séparés pour ne plus se revoir.
Ceux qui restaient dans le canot furent assez heureux d’y trouver trois rames et un seau. L’un se mit à ramer, un autre se plaça à l’arrière avec un aviron pour tenir le canot debout à la lame, pendant que le troisième vidait l’eau au moyen du seau.
Pendant un long quart d’heure, ils virent la torche et entendirent des cris de leurs infortunés compagnons. Malgré tous les efforts qu’ils firent pour se rapprocher d’eux, ils se trouvaient à une centaine de mètres de la goélette lorsqu’un dernier cri terrible se fit entendre et le feu vert disparut…
Grâce à leur sang-froid, grâce à leur courage, les trois survivants débarrassèrent leur canot de l’eau qui s’y était introduite et surent résister à la lame.
Ils naviguèrent ainsi pendant trois heures, se croyant à chaque instant sur le point de sombrer, lorsque vers cinq heures du matin ils furent recueillis par le vapeur RYNGWOOD dont le capitaine Wright leur prodigua tous les soins désirables, après les avoir fait changer de vêtements.
Ce capitaine mérite les plus grands éloges pour la façon admirable dont il a soigné nos compatriotes qu’il débarqua dans le port anglais de Workwork.
Les trois- survivants sont rentrés mercredi après midi à Gravelines, mais hélas I l’un d’eux, le pauvre Merlen, est rentré seul au logis d’où il était sorti peu de jours auparavant, accompagné de son jeune fils âgé de 13 ans.
Tel est le récit fidèle de cette épouvantable catastrophe. Sur dix-huit, quinze manquent à l’appel. Est-il une population parmi laquelle les deuils sont aussi fréquents et aussi terribles que parmi notre population maritime ? Là, en effet, les victimes sont toujours pleines de jeunesse, de vie et de santé, et c’est loin de leurs proches, loin de tous ceux qui leur sont chers, que brutalement la mort vient les frapper.
Ce naufrage fera 10 veuves et 34 orphelins.

Source
Journal de Gravelines du 19 mars1902
Pécheur à Islande « du banc de prière au banc de misère »