Cours de morale entre marins

La scène se passe entre Gravelines et Dunkerque

Ils étaient là cinq ou six marins autour d’une table ronde. Les verres étaient remplis, et l’on chantait gaiement. On chantait et la mer, et la patrie, et les joyeusetés parfois un peu risquées du service. Le marin, on le sait, n’est pas scrupuleux.

Tout allait bien; lorsque tout à coup, un jeune matelot, au regard fuyant, à l’extérieur débraillé, se lève à son tour. C’était un jeune étourdi qui n’avait jamais rien fait de bon, et qui était en train de faire mourir sa mère par son inconduite.

II chanta… une infamie dégoûtante, inventée par l’enfer contre un prêtre. ….. li allait entonner le troisième couplet, quand un jeune patron, à la figure énergique, s’écria vivement, l’œil étincelant de colère :

Halte-là, garçon, c’est assez ! si tu n’as pas autre chose à nous donner, tu peux te taire. *

Et pourquoi, répondit cyniquement le chanteur ?

Pourquoi ? tu es assez grand pour le comprendre!

Eh ! ben, reprit-il, on ne peut plus rigoler maintenant ?

Rigole tant que tu voudras, mais pas de saletés ici ! Il y a deux choses que tu devrais respecter, toi le premier : tes parents et les prêtres à cause du bien qu’ils font fait.

Tu ne te souviens donc plus que c’est un prêtre qui a nourri ta mère l’hiver passé quand tu étais en Islande?

Que c’est un prêtre qui l’autre jour, a donné des souliers à ton petit frère?

Que c’est un prêtre, baudet, qui t’a recueilli chez lui, tous les soirs, pour te faire faire ta Première Communion?

Si tu n’avais retenu seulement que le quart de ses leçons, tu n’aurais pas été le tourment de ta mère comme tu l’as été jusqu’ici!

Ecoute, fieu, tu es un sans-cœur, et voilà tout.

Là-dessus, un camarade entonna un joyeux couplet, tandis que le pauvre étourneau, rouge de honte, retomba sur sa chaise, comme foudroyé.

Bravo, mes amis, puisqu’il n’y a plus de police en France, pour les mœurs, faisons la police nous-mêmes !

Source
La du Croix du Marin 1er décembre 1896