La peste à bord des navires à Dunkerque

Année 1902



13 juin


Le vapeur pestiféré CITY OF PERTH se trouve encore en rade. On ne sait pas s’il ira se désinfecter à Mindin, près de Saint-Nazaire où à Paulliac, dans la Gironde, où à Glasgow qui est le port d’attache du navire.
Hier, un canot lamaneur est allé porter de la viande, du pain et des légumes frais qui ont été hissés à bord dans des paniers. Soixante tonnes de charbon amenées par le chaland COMMERCE furent également embarquées au moyen de bennes enlevées par des treuils. Les lamaneurs et charbonniers, qui se sont pourtant tenus à distance, ont été désinfectés au sublimé.
La première des victimes, le matelot hindou Kandji Joahnin, était âgé de 26 ans. La seconde exerçait à bord les fonctions de maître d’hôtel et se nommait John Miller, sujet anglais, âgé de vingt deux ans. Elles agonisaient lorsque le docteur Duriau leur injecta le sérum antipesteux d’Yersin. M. Duriau, directeur de la santé, s’est inoculé lui -même et a ensuite immunisé le pilote Druel, de Dunkerque le capitaine, les officiers, les Européens du bord et deux matelots hindous.
Le CITY OF PERTH avait quitté Calcutta le 1″ mai. Les services sanitaires d’Aden, Suez, Alexandrie et Malte ne constatant rien d’anormal, lui avaient donné la libre pratique. Le maître d’hôtel tomba malade le 6 juin, l’Hindou le lendemain, et la mort survint au bout de cinq jours, c’est-à- dire quelques heures après l’arrivée au bassin de quarantaine de Dunkerque.
D’après le docteur Duriau, la contamination doit être attribuée la piqûre de puces provenant de rats pesteux.
On sait que les rongeurs pullulent dans les cales des grands bâtiments. Il convient de signaler la belle et courageuse conduite d’un jeune médecin, M. Deckmyn, reçu docteur cette
année.

M. Deckmyn, qui s’est fait inoculer par M. Duriau, s est rendu à bord du CITY OF PERTH pour donner ses soins à l’équipage. Quarante-huit Hindous avaient refusé, par scrupule religieux, de se laisser immuniser, et on signale du bord, cet après-midi, que le vaillant praticien a pu être assez persuasif pour vaincre celle obstination.
A la dernière heure, aucun nouveau cas n’est annoncé. Les autorités et le service sanitaire ont fait tout leur devoir. L’inquiétude a disparu. Le navire, ancré au large, est étroitement surveillé.


18 juin


Une surveillance, plus rigoureuse que jamais, est exercée autour de CITY OF PERTH. Les canots ne peuvent plus en approcher et il devient de plus en plus difficile de savoir ce qui se passe à bord.
Le garde sanitaire Bréaud s’est rendu hier matin au CITY OF PERTH dans une embarcation spéciale. Le capitaine a demandé à voir sa femme qui est à Dunkerque depuis cinq jours et n’a pas vu son mari depuis dix-sept mois. Malgré la promesse de ne pas accoster et de ne communiquer que verbalement, cette faveur a été refusée.
Le plus grand silence a été exigé des lamaneurs chargés du service de ravitaillement. Une nouvelle provision de sérum anti pesteux d’Yersin vient d’arriver. On assure que les armateurs voudraient voir leur navire terminer ici sa quarantaine pour rentrer ensuite au port.
Or, Dunkerque n’est pas encore pourvu de moyens suffisants pour la désinfection des marchandises de ce steamer, qui porte trois mille tonnes.
La population réclame à grands cris le départ du City pour un lazaret.


18 septembre.


D’après ce que racontent les officiers du DIEGO SUAREZ, un navire français de 6 000 tonnes, qui est arrivé, hier, de Dunkerque, en provenance de Bombay, on voit en ce moment, dans chaque rue de cette dernière ville, plusieurs disques rouges qui indiquent qu’un décès lui est du.
La peste vient de se produire dan la maison sur laquelle a été placé le disque. Dans les rues, on rencontre constamment des convois funèbres précédés d’une cloche, ce qui indique que l’on va porter un pestiféré à sa dernière demeure.
Le DIEGO SUAREZ venant d’un pays contaminé, a dû subir la désinfection en arrivant dans un port français.
L’équipage, examiné, a été reconnu en bonne santé; la literie a été désinfectée à l’étuve à vapeur; enfin, le service sanitaire a tenu à détruire les rats du bord pour éviter de voir ces animaux répandre la maladie qu’ils peuvent apporter de l’Inde.
Il y a deux mois, le CITY OF PERTH, arrivant Dunkerque avec trois cas de peste à bord, avait été obligé d’aller à Londres, se faire désinfecter par l’acide sulfureux.
Aujourd’hui, le port de Dunkerque possède un appareil producteur de ce gaz.
En six heures, le DIEGO SUAREZ a été rempli d’acide sulfureux rien n’a été abîmé à bord et cependant, les cales étaient pleines de marchandises. L’opération a été faite au moyen de l’appareil Clayton.
De nombreux rats ont été tués; on a trouvé aussi beaucoup de cadavres de cafards et de souris.
C’est la première fois qu’en France cet appareil est employé par le service sanitaire sur un bateau ayant toute sa cargaison dans ses cales jusqu’à ce jour, l’opération avait été faite sur bateaux vides.

Source

Ouest éclair Édition du 18 juin