Avant-propos
Quand les enfants de Noël Paillart m’ont confié ce document il me parut évident que ce texte avait sa place sur le site dédié  aux sauveteurs du dunkerquois ne serait ce que pour ce récit d’un sauvetage vécu de l’intérieur.
De plus si on analyse son récit pendant la tragédie du BOURRASQUE on se rend compte que le rescapé Noël Paillart a des valeurs qui sont très proches de celles de nos sauveteurs.
Il est important de comprendre comment ce texte a été reconstitué. Les enfants de Noël ne voulant pas que ces témoignages soient perdus ont eu la bonne idée d’en faire la saisie sur traitement de texte au fil de feuillets épars écrits par leur papa. Ceci à donné un ensemble, assez confus au départ qu’il a fallut remettre en ordre et parfois reformuler . On peut penser qu’il manque des feuillets au vu des questions qui restent sans réponses dans le texte. Comme beaucoup d’anciens de l’enfer de Dunkerque il s’est épanché par l’écrit mais est resté relativement « taiseux » auprès de ses enfants.
L’animosité de Noël Paillart envers les britanniques a été, à ma connaissance (ayant été bercé par les anciens de Marine Dunkerque dont faisait partie Auguste Boutelier) partagée par nombre de ces anciens combattants. Ces pensées ne méritent aucun jugement de valeur,  ne doivent  alimenter aucune polémique. C’est leur histoire
et comme dit Raymont Aron :Ce sont les hommes qui écrivent l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils écrivent.
Philippe Boutelier

A peine âgé de 20 ans Noël Paillart est pêcheur quand l’ordre de mobilisation générale est proclamé. Noël tient absolument à  servir dans la marine de guerre appelée communément dans le monde maritime la « Royale ».  *

Affecté initialement sur l’INCOMPRISE , grâce à un jeu de permutation il servira finalement en qualité de timonier sur le torpilleur BOURRASQUE. Ce qu’il a vécu l’ a été par nombre de marins, militaires et civils pris dans ce que l’on peut appeler  l’ENFER DE DUNKERQUE.

Je vais avoir vingt ans, je débarque de mon bateau. Je suis prêt à partir dès réception de ma feuille de route, car déjà l’on parlait de mobilisation. Notre centaine de bateaux en bois allait sûrement être réquisitionnée et rejoindre le port de Dunkerque, distant de vingt kilomètres.  II nous faut enlever tous les filets de pêche, pour y ajouter les armes de guerre : canons et mitrailleuses. Je ne suis pas loin de mon anniversaire lorsque ma feuille de route arrive.

 Le jour du glas sonne. Vu le nombre de réservistes, je reçois un télégramme de Cherbourg qui dit

 « Restez dans vos foyers jusqu’à nouvel ordre »

Je prends l’autobus pour Dunkerque et me rends auprès des bâtiments, dans les bassins, pour essayer de prendre contact avec les officiers. Je veux embarquer comme marin de guerre. II me faut attendre pour rejoindre ma destination prévue à telle date. Je ne renonce pas à ma décision et tous les jours je reprends le bus, je rejoins mon père à bord du SAINT-PIERRE déjà mobilisé. Dire que c’est sur ce bateau que j’ai mis mes premières bottes à douze ans et demi. La mer était pour moi le ciel, ma vie, mais pour la guerre, je veux y participer tout de suite.

J’ai mon ordre de départ pour le 18 Octobre 1939. Deux permissionnaires m’apprennent que je pourrai faire route avec eux. Moi, qui n’étais jamais sorti de mon patelin, je vais voir Paris. La route me semble longue. Ne me demandez pas le nom de ces deux marins, ils ne sont jamais revenus au pays. Combien de fois ai-je pensé à eux…

 Nous sommes en guerre contre l’Allemagne depuis le 3 Septembre 1939. Tous les bâtiments ou bateaux de pêche doivent rallier leur port désigné. La vie a changé d’aspect. Les marins pêcheurs du jour au lendemain sont passés de la vie civile à la vie militaire. Les bâtiments de guerre commencent à former la sécurité autour des convois.

Notre pays a pris une avance exceptionnelle pour la mobilisation. Sur terre, sur les fronts et sur mer, tout est à peu près calme. Mais un ennemi redoutable a surpris plusieurs navires et les a envoyés par le fond. C’est un croiseur lourd allemand qui croise bien au-delà de nos côtes.  Il détruit les bateaux marchands qui sont coulés ou incendiés sans se préoccuper des éventuels survivants en violation de la convention de Genève.

La marine de guerre britannique qui est avec nous dans ce conflit  intercepte ce corsaire qui ressemble à un vaisseau fantôme et qui, avec 9 bâtiments coulés représentant plus de 50 000 tonnes, commence à faire beaucoup de victimes.

Ce bâtiment, c’est  L’ Admiral VON GRAF SPEE (Croiseur lourd avec 1200 hommes d’équipage dont 40 Officiers). Les destroyers EXETER, AJAX et ACHILLES poursuivent ce croiseur de lourd qui par tous les moyens se défend avec ses pièces de fort calibre. Le jeu de cache cache durera jusqu’à les amener jusqu’en Uruguay….

Le 17 Décembre 1939, il demande asile à Montévidéo pour rentrer au port afin d’y subir des réparations. À l’expiration du délai, de soixante-douze heures, accordé par  I’Uruguay. toute prolongation étant refusée  l’amirauté allemande ordonne au commandant Hans Langsdorff de se saborder. Il se saborde au large de Buenos-Aires. Les destroyers anglais l’achèvent de toutes leurs pièces et crient victoire.

Quelques mois se passent dans le calme le plus complet…

1939

Mobilisation dans une drôle de guerre

Cette année 1939 ne nous laisse aucun espoir. Ministres et chefs de cabinet du Gouvernement courent d’une nation à l’autre. Notre travail de marin pêcheur s’effrite. la fête foraine de chez nous est annulée. Ça sent le roussi.

Mai 1940 Manche et Mer du Nord

Je suis  affecté en qualité de matelot timonier sur le torpilleur BOURRASQUE. Nous rentrons au port de Cherbourg faire le plein de mazout, de munitions et de vivres afin de regagner la mer pour assurer la sécurité des navires marchands.

Chaque message reçu est aussitôt exécuté. L’équipage assure les postes de veille et les postes de combat. Nous sommes bien vêtus : brassière obligatoire et casque. Nous sommes avec le SIROCCO qui a coulé un sous-marin pendant que nous faisions route en Manche.
Alors que nous abordons le détroit du Pas-de-Calais, les lueurs du jour nous dessinent la côte anglaise à bâbord et la côte française à tribord. Le temps est beau et clair.
Nous sommes le 23 Mai 1940. Accompagnés de deux destroyers anglais, nous avons changé de cap et fonçons sur la terre entre le Cap Gris nez et le Cap blanc nez à hauteur de Sangatte.
Le poste de combat a sonné. Après quelques secondes, tous les marins ont rejoint leur poste. Nous approchons de la terre et nous faisons feux de toutes nos pièces. De la passerelle nous apprenons que des troupes allemandes occupent la route avec leurs chars et tentent de descendre sur Calais. Nos tirs font but à chaque fois. L’ennemi se jette sur les bas-côtés et tente de s’abriter par n’importe quel moyen. Pendant plusieurs heures, nos tirs font toujours rage.

Le cessez-le-feu vient de sonner. Le BOURRASQUE fait demi-tour et augmente sa vitesse pour atteindre le maximum afin de rallier Boulogne-sur-Mer le plus tôt possible.

Les deux destroyers en font autant et déjà nous sommes attaqués par des Stukas qui piquent droit sur nous, lâchant leurs bombes qui ne nous touchent pas mais secouent notre bâtiment laissant de hautes gerbes qui jaillissent le long du bord. Les pièces de 37mm de la défense contre avion (DCA) et les mitrailleuses crachent tout ce qu’ils peuvent. Nous naviguons en faisant des zigzags.

Nous rejoignons les formations de bâtiments de guerre en rade de Boulogne-sur-Mer et dans ce port des vagues d’avions s’acharnent contre nous tous. Les bombes tombent de tous côtés. Plusieurs bâtiments flambent.
Ces maudits frelons sont bien méchants !!!!  La navigation continue en zigzag, notre allure s’est encore améliorée. 
Les machines sont à plein régime. Nous échappons toujours au massacre. Notre navire est ébranlé.
On a parfois l’impression d’être jeté sur les côtés, des gerbes d’eau jaillissent de tous bords parfois à un mètre.

Notre escadre est formée du BOURRASQUE (commandant de la Division), de l’OURAGAN et de l’ORAGE.
Ce dernier n’a pu éviter les bombes qui lui étaient destinées. L’ORAGE est stoppé.

Une grosse fumée s’échappe au-devant de la passerelle de navigation et monte vers le ciel.

Des flammes, des explosions se produisent. Plusieurs bombes ont traversé le pont et atteint les soutes à munitions.

Les Stukas ont disparu. Nous diminuons notre allure pour lui porter notre aide.

Des ordres nous sont transmis par porte-voix de ne pas accoster parce que les soutes à munitions sont en train d’exploser.
Nous reprenons notre vitesse car de nouvelles vagues de Stukas réapparaissent. Nous laissons le torpilleur avec le chasseur de sous-marins N° 42 accoster avec son étrave à l‘arrière de L’ORAGE pour évacuer les blessés et sauver l’équipage.
Plusieurs minutes se sont écoulées l’ORAGE brûle toujours. II est exactement 18 heures, le bâtiment est abandonné et le bateau sauveteur fera route sur Cherbourg pour débarquer les blessés, les morts et l’équipage rescapé ainsi que son commandant blessé.
Ordre nous est donné de surveiller l’épave du torpilleur ORAGE qui brûle toujours, Atteint par 5 bombes. L’intensité de la chaleur, les explosions des munitions sont telles que la tôle de sa coque supérieure se roule sur elle-même comme si l’on roulait une cigarette. Toute une partie de la nuit, nous resterons près de lui, au poste de combat jusqu’à sa disparition.
L’ORAGE vient de couler. Un immense remous, un déplacement d’eau puis c’est fini, plus rien !!!
II est déjà tard dans la nuit. Nous faisons quelques tours pour nous assurer qu’il n’y a plus aucun danger pour les bâtiments de surface. Nous le saluons aux couleurs, relevons la position de l’épave et nous reprenons notre route en augmentant notre vitesse.
Cette journée du 23 Mai nous a paru bien longue. Nous savions que l’équipage avait été recueilli.

Stukas

24 mai Un sauvetage de la chance en mer

Notre torpilleur file de ses vingt nœuds quand en passerelle , un naufragé est signalé et va passer le long du bord.

Un lance amarre est lancé dans sa direction. II réussit à attraper la ligne malgré la vitesse et le remous.

II laisse défiler entre ses mains jusqu’à la pomme du bout et tient bon.
Nous ne pouvons pas diminuer l’allure car nous sommes toujours attaqués et évitons les bombes. Il vole au-dessus de l’eau tenant de toutes ses forces.

II sera sauvé. Quelques minutes après, il est sur le pont. Plusieurs marins s’occupent de lui.

Malgré Les bombes qui tombent à un mètre du bord, il a sourire. Quel courage pour échapper à la mort. Ce malheureux plus tard racontera son aventure….

Les Stukas ont disparu, nos pertes sont énormes. Le 24 mai  le contre torpilleur CHACAL est coulé devant Boulogne-sur-Mer. Deux destroyers anglais sont en feu. Peut-être ceux qui étaient avec nous.

II est 18 heures 30, nous n’avons pas encore mangé de la journée. Les repas sont annulés. Les escadrilles d’avions ont disparues pour rejoindre leur base.
25 mai Boulogne-sur-Mer est tombé aux mains des Allemands.

Quelques jours sont passés et nous nous dirigeons vers Cherbourg pour faire le plein de munitions et de grenades sous-marines. L’appareillage est prévu pour vingt heures. Nous voici repartis. Plusieurs jours passent difficilement. Nous sommes montés déjà bien au nord et je ne sais pour quelles raisons nous virons de bord et redescendons.

Pendant la nuit un sous-marin est signalé. Le sonar le repère, nous sommes toujours au poste de combat. Grenadage en cours, nous virons de bord. Le grenadage continu, les pièces de 130 sont en alerte et chargées, prêtes à faire feu. Nous retournons poursuivre en sens opposé. Comme il fait nuit noire, nous ne voyons aucune tâche d’huile. Nous ne le détectons plus au sonar. A-t-il fuit ou l’avons nous coulé ?

Route sur Dunkerque pour participer à DYNAMO

30 MAI, ordre est donné au BOURRASQUE de rallier Dunkerque. Nous croisons au large de Calais des bateaux de pêche pleins à craquer se dirigeant sur l’Angleterre. Les gens évacuent par mer fuyant les Allemands qui approchent des citées côtières. Nous passons devant Gravelines, Loon-Plage et apercevons le pétrolier NIGER en feu atteint par des bombes. Nous atteignons les jetées du port de Dunkerque à 15H30.  L’ambiance est lourde avec ces gens fatigués qui n’ont pas dormi depuis

plusieurs jours, cette foule innombrable sur les quais avec fourniment et masques à gaz. Après avoir franchi l’entrée du port, la vitesse est réduite et nous avançons lentement.

Arrivés à proximité du quai des monitors de Dunkerque, nous évoluons sur la droite pour accoster. Les amarres sont lancées sur le quai, quelques hommes se précipitent

et les capellent sur les pieux d’amarrage. Les aussières sont raidies et le BOURRASQUE se range le long du quai. Les passerelles sont mises en place et l’embarquement des soldats et des marins se déroule rapidement mais sans bousculade. Environ 800 hommes sont embarqués.

Parmi eux se trouvent deux femmes. Les places sont restreintes, la moindre coursive est occupée et les officiers du bord éprouvent beaucoup de difficultés pour faire dégager les grenadeurs à sous-marins et les pièces de canons et mitrailleuses.

Le poste d’appareillage vient de sonner et l’on entend déjà les ronronnements d’avions dans le ciel. Les amarres sont larguées, le reste de monde sur le quai attendra un autre navire.

Le BRANLEBAS qui nous succède est accosté sur notre avant en train d’évacuer aussi des troupes. Son chargement fait, il nous suivra à deux milles. Notre bâtiment s’écarte du quai et manœuvre pour sortir du port. L’intérieur du port est jonché d’épaves. A la sortie des jetées nous mettons cap à l’est pour suivre la route et emprunter la route de Zuydcoote. Peu à peu les machines montent en puissance et atteignent les 25 nœuds.

Cap sur Douvres

Nous venons de passer l’épave du contre torpilleur JAGUAR gisant par le fond. Sa superstructure émerge à la surface de la mer, ainsi que le torpilleur ADROIT échoué sur la côte et coulé quelques jours auparavant.

Le temps est beau, la mer est calme et les embarqués découvrent le spectacle sinistre des incendies gigantesques.

Je me trouve au poste de combat  à la pièce d’artillerie 3. Deux gars de l’artillerie de côte de Petit-Fort-Philippe sont installés complètement à l’arrière du bateau où ils ont réussi à embarquer.ls me font signe et sont contents.

Un soldat étonné me demande pourquoi j’ai une brassière de sauvetage. Je lui réponds qu’au poste de combat elle est obligatoire ainsi que le casque. Des bateaux français qui ont eu pour mission de rentrer dans l’Escaut furent mitraillés et beaucoup de marins ont évité la noyade grâce à cette ceinture.

Ce petit torpilleur a eu plusieurs tués et blessés. Parmi eux un marin que j’avais connu et dont notre dernier échange avait eu pour finalité de permuter avec moi. C ‘est ainsi que j’ai pris son embarquement sur le BOURRASQUE et lui a pris le mien sur I’ INCOMPRIS. Deux jours plus après son embarquement il fut tué. Au combat, il y avait des gars de sa région, il avait voulu les rejoindre.

A bord les dires vont bon train, et cela se voit sur leurs visages le monde est heureux d’avoir pu embarquer sur notre bateau Nous passons devant Malo-les-Bains. A hauteur de Bray-Dunes, nous changeons de cap de trois quart. Ce secteur dangereux car le balisage a été enlevé.

Un gros navire marchand gît par le fond. On dirait qu’il navigue encore, ce doit être le ROUBAISIEN bateau de la Compagnie du Nord. Nous arrivons dans les parages de la bouée de NEWPORT. Nous ne pouvons faire le large. Des bancs de sable sont présents et recouverts d’eau. À cette bouée déjà citée, nous venons de six quarts au compas. A ce cap, nous atteindrons la passe de West Hinder et prendrons alors la route pour Douvres.


Tout le monde à bord est joyeux et se pose beaucoup de questions. Les paquets de cigarettes se distribuent de tous côtés et les sourires apparaissent sur les visages. Ces soldats viennent de traverser la France d’est en ouest en un éclair sous les fracas d’artillerie et de tanks.

Un avion ronronne au-dessus de nous, tout le monde est au poste de combat, les grosses pièces sont chargées contre les avions avec des obus à cône doré. Nous attendons le signal de feu. Je suis chargeur de projectiles à la tourelle 3 située à l’arrière du BOURRASQUE. Au large de NIEUPORT, les batteries côtières ouvrent le feu sans nous atteindre.

P…. de mine magnétique

On discute avec quelques commentaires amers en pensant au devenir de la France, quand soudain une explosion retentit à un mille à tribord, suivi d’une gerbe d’eau qui secoue le bâtiment… Puis une deuxième dans la même direction.

Nous virons sur bâbord sans diminuer la vitesse. Puis vient une violente explosion sourde, étouffée à la pièce 3 tourelle 3 de 130mm. Nous sommes projetés en l’air. Moi, un obus de 130 sur les bras, prêt à charger dans la culasse avec son obus à cône doré contre les avions. Je me retrouve à l’eau non loin du bateau. Je peux rembarquer car ce n’était pas très haut. L’arrière s’enfonce vite. Je n’ai plus d’obus…

Nous venons de sauter sur une mine magnétique. L’eau envahit tous les compartiments et les machines sont stoppées. Avec cette brutale invasion d’eau, l’arrière s’enfonce rapidement et la vapeur se dégage, la proue se redresse vers le ciel.

Le BOURRASQUE est à l’agonie!!! II n’y a que cris et hurlements.

Les porte-voix font appel à la discipline et au calme en cas de naufrage.

Le torpilleur BOURRASQUE a pris une gîte considérable sur bâbord à tel point que l’on ne peut mettre les embarcations à la mer. 45°-de gîte : c’est tragique. Un nuage de fumée et d’eau retombe enveloppant toute la superficie du bâtiment. On entend des cris, des appels au secours de partout, de la soute à munitions ou autre. Enfermés dans le bateau des camarades sont en train de se débattre contre la mort. Il n’y a aucun moyen de leur porter secours. Toutes les issues sont envahies par la mer.

C’est fini, plus de cris à cet endroit maintenant sous le niveau de la mer.

L’ arrière s’enfonce rapidement tandis que l’avant reste sur l’eau précipitant tout le monde en sens inverse. Des cris se font entendre, d’autres se débattent et se jettent à l’eau. Nous avons de l’eau jusqu’à la taille et il faut décamper d’ici, d’autres mourront sur place l’eau leur montant jusqu’au menton.

Plus de 30 minutes se sont écoulées, une formidable explosion secoue notre navire brutalement. Afin de prévenir la panique, les officiers du BOURRASQUE donnent l’ordre aux hommes sachant nager de se déshabiller et de se jeter à l’eau.

Lentement le bateau se couche sur le flanc gauche et l’arrière s’enfonce rapidement. Le BRANLEBAS envoie une baleinière qui recueille une vingtaine de personnes naufragées.

Nous aidons les uns et les autres en les jetant en dehors du bateau, sur un radeau que nous avons pu dégager de ses liens. Les soldats restés à l’arrière vont disparaître à leur tour en regardant l’eau atteindre leur menton centimètre par centimètre.

Le torpilleur BRANLEBAS qui suit la scène arrive sur les lieux et entreprend le sauvetage de quelques hommes. II doit abandonner et reprendre de la vitesse car l’aviation ennemie arrive. Il va disparaître à l’horizon.

De la passerelle de timonerie ou de navigation, nous jetons à l’eau tout ce qui peut sauver des vies humaines : ceintures, caillebotis, radeaux…

Ayant sauté à l’eau, je me rends compte qu’il est bien difficile de se tenir au-dessus de l’eau vêtu d’un bleu de drap avec une brassière solidement attachée. Des porte-voix font appel au calme et donnent les ordres d’évacuation du navire. Libre à chacun de faire son choix. L’eau pleine de mazout fait des auréoles en surface. Je m’approche d’un groupe d’hommes qui se cramponnent à un radeau immergé sous le poids des naufragés.

Soldats et marins me tendent la main pour les rejoindre. Ce radeau dont nous avions largué les liens sert à une quarantaine de naufragés.

Autour de nous combien y a-t- il de naufragés qui se débattent ?

Tout à coup des stukas arrivent en piqué et mitraillent. Des gerbes claquent sur l’eau comme une pluie d’orage. Ils repartent, reviennent et mitraillent toujours. Parmi notre groupe, des corps flottent morts et plusieurs sont blessés. On leur dit courage malgré leurs graves blessures.

Le BRANLEBAS chargé de monde (soldats et marins) a disparu de l’horizon. II était notre seul sauveur, notre seule ressource, notre seul espoir. II a agi avec son commandant pour ne pas se faire atteindre par quelques bombes.

Plusieurs rafales viennent de crépiter. Un soldat casqué me dit :

Il faut être méchant pour essayer de tuer des naufragés sans défenses.

Je lui réponds en essayent de calmer sa peur et ses angoisses.

Un destroyer anglais recueille des naufragés alors que des stukas ronronnent dans le ciel. Ils attendent que tout le monde soit embarqué avant de le couler, laissant les deux équipages à leur propre sort.

Le temps passe, on aperçoit toujours la plage avant de notre bâtiment où grouille une multitude de naufragés. Les officiers du BOURRASQUE tentent de calmer la panique. Les hommes qui savent nager se déshabillent pour se jeter à l’eau, heureusement la mer est calme.

Doucement le bateau se couche sur le flanc gauche, pendant que l’arrière s’enfonce rapidement.

Un officier leur dit :

« Vous n’avez pas de ceinture !!. Mais n’oubliez pas qu’un français doit savoir mourir »

On voit alors cette chose affreuse : par groupe de huit ou dix les soldats avec casques, fusils et tout leur équipement se prennent par la main et sautent dans l’océan qui, pour toujours, se referme sur eux.!!

L’arrière du BOURRASQUE a déjà touché le fond : 20 mètres à cet endroit. Seules les superstructures de l’avant apparaissaient encore grâce aux compartiments étanches qui ne sont pas atteints. Deux explosions successives se font entendre. Les grenades sous-marines du BOURRASQUE réglées pour exploser à une profondeur inférieure à 20 mètres viennent de faire leur effet. Des trombes d’eau gigantesques, telles des lames de fond, balayent le pont en projetant à l’eau les malheureux qui se trouvent sur l’épave, sur la partie avant. Sur quatre-vingt hommes, vingt-cinq seulement s’y retrouvent, ils passeront la nuit en espérant.

Dans les flots, plus de 500 hommes ou naufragés se battent contre la mort.

Après deux heures d’attente, l’ex chalutier PROSIN arrive sur les lieux et peut recueillir 180 hommes. Le BRANLEBAS est toujours invisible.

Des vagues d’avions ennemis arrivent et se contentent de mitrailler notre groupe en rase motte. Notre radeau d’infortune avec plus de 80 gars accrochés s’enfonce sous le poids des hommes, un autre groupe de naufragés nous rejoint. Les avions vont et viennent intensifiant leurs tirs plus précis.

Notre groupe est à découvert. Les gerbes d’eau qui claquent sur la mer font penser à une grosse pluie ou averse d’orage. A l’évidence ils ne nous font pas de cadeaux. Des morts, des blessés, d’autres gars touchés qui poussent des cris, même des hurlements.

Le mitraillage de notre groupe fut un carnage. Pas de pitié, il ne faut pas de témoins…

La quantité de gars qui dépasse la soixantaine sera décimée, il n’en restera qu’une douzaine. Je crois que notre groupe est éprouvé et arrive au bout de ses ressources.

Au moment où les avions disparaissent vers la côte belge, il ne reste plus grand monde de notre groupe. Nous nous regardons les uns les autres tout émus par ce terrible ravage.

Notre regard se porte sur notre bâtiment et la multitude de gars présents sur la coque ou dans l’eau. S’ils reviennent faire le travail, il ne restera aucun témoin. Sur l’épave arrière qui aurait entendu mon dernier appel ?

Jamais je ne pourrai oublier le regard de ceux qui n’ont pas voulu ou pu quitter le navire déjà immergé. Surtout les deux gars de chez nous qui m’avaient fait signe après être embarqué sur notre bâtiment.
L’un était marié et l’autre célibataire…

Sauvés !!!

On aperçoit une grosse fumée noire grossir à l’horizon et qui se dirige sur nous. Plus d’une heure déjà s’est écoulée. Le torpilleur BRANLEBAS est de retour ainsi qu’un chalutier. Le bâtiment de guerre recommence à jeter des filins là où il avait, sur son erre, rencontré des naufragés. Ceci n’est pas chose facile car lui aussi à son chargement de réfugiés de Dunkerque.

II faut faire le plus vite possible en très peu de temps car dans l’eau il y a du monde. Dans ces moments, les minutes semblent des heures. Les stukas peuvent revenir, il faut garder espoir. Déjà le jour décline, la nuit arrive. Voici notre sauveteur qui approche et commence à recueillir au plus près possible de son bord. Des hommes saisissent les filins qui leur sont lancés. Plusieurs personnes de notre groupe ayant été recueillies, nous sentons quelque chose au-dessous de nous. Allégé, le radeau que nous avons jeté revient en surface, nous soulevant hors de l’eau. Nous sommes enfin recueillis mais il faut songer aux autres restés à l’eau.

ON RESTE GROUPES

Après notre embarquement, il nous faut bien du temps pour nous créer un passage dans la coursive pleine de soldats pour atteindre le poste d’équipage qui est toujours au poste de combat. Après plusieurs minutes d’effort, tremblant de toutes nos dents, personne ne pouvant nous aider, nous réconforter nous parvenons à ouvrir la porte et nous installer. Nous enlevons nos vareuses et pantalons trempés et nous arrachons des couvertures qui se trouvent dans les hamacs afin de nous couvrir et nous réchauffer. Une porte s’ouvre et un marin nous apporte du café chaud, cela nous réconforte un peu car nous n’avons pas encore réussi à parler.

Au même le sol, il y a des blessés. II faut les réconforter. Nous interrogeons le marin pour demander le médecin du bord .Celui-ci arrive avec sa trousse. Nous ne sommes plus qu’une dizaine de notre groupe. II reste de la place dans ce poste d’équipage mais personne ne veut être enfermé.

Nous réunissons le plus grand nombre de couvertures et enroulons ceux qui ne peuvent bouger. J’essaye de réchauffer un gars en le frictionnant de mes mains, il tremble toujours. Je lui donne une cigarette d’un paquet trouvé sur un caisson, ainsi qu’une boite d’allumettes. Un moment plus tard, il me fait un sourire comme pour me dire merci.

Combien de temps s’est passé depuis notre installation à bord du BRANLEBAS. Nous faisons nos comptes : 16 h 45 après notre récupération et la nuit qui tombe, nous pensons qu’il est pas loin de 21 heures, en cette fin du mois de mai. Le BRANLEBAS manœuvre toujours pour recueillir les gars encore à l’eau. A tout instant d’autres marins continuent de mourir.

L’AGONIE DU BOURRASQUE

L’avant du BOURRASQUE commence à prendre une gîte de plus en plus tragique. Tous les gars ont glissé au bastingage bâbord déjà dans l’eau et doivent s’éloigner coûte que coûte de l’épave qui va disparaître sous l’eau en faisant de gros remous qui emporteraient tous les gars restés autour de la coque. Un autre bâtiment qui arrive peut recueillir les 13 derniers survivants.

Sur l’arrière du bâtiment que nous avons quitté de hautes gerbes d’eau jaillissent au-dessus de la mer. De violentes secousses projettent plusieurs groupes à la mer alors que plusieurs essayent encore de s’agripper. L’épave de notre bâtiment a pris une allure de catastrophe. II chavire davantage et disparaît en quelques minutes dans un remous dévastateur. 

C’est la fin du BOURRASQUE !!!

Le BRANLEBAS salue aux couleurs et par un grand coup de sirène sa disparition.

Nous sommes dans le poste avant avec le groupe embarqué de notre radeau. Personne n’est venu nous rejoindre. Nous avons de la place, nous sommes à l’abri de tout mais pour le salut aux couleurs, nous devons y assister par un hublot de notre local.

Je pleure comme un enfant pendant la disparition de notre navire.
J’aurai donné ma vie pour qu’il puisse vivre!!!

Le torpilleur BRANLEBAS a reçu mission de rester près de l’épave jusqu’à sa disparition comme nous l’avions fait avec l’ORAGE. La position du BOURRASQUE est relevé. Il faut s’assurer qu’il n’y a plus de danger pour la navigation de surface. Le BRANLEBAS remet ses machines à plein rendement.

En route vers Douvres….

Quand le BRANLEBAS évacue les lieux, le bateau a disparu. C’est la fin du BOURRASQUE saluée par un grand coup de sirène du BRANLEBAS.

Le « BRANLEBAS » lourdement chargé pousse ses machines à pleine vitesse.

Le sauvetage est sans doute terminé. Nous sommes au calme dans notre poste. Toujours enfermés dans ce local, nous pensons à notre cercueil d’acier. Au chevet de nos malades, nos blessés, tous en tenue de bain, nous vivons des minutes qui semblent des heures. Quelle heure peut-il être, tant mieux s’il ne nous arrive plus de pépins en route. Sinon pour nous, tout serait fini. Enfermes dans le poste d’équipage sans pouvoir en sortir, cela deviendrait un beau cercueil d’acier.

Un brouhaha sur le pont, ça discute, ceux qui sont à l’air libre ne se doutent pas que nous sommes toujours dans un état comateux et qu’au moindre danger, nous ne pourrons pas évacuer bloqués par les gars de l’extérieur. Chacun pense à lui-même, mais les autres tant pis….

Dans trois heures d’ici, s’il ne nous arrive rien………….  Hélas nous avons parlé trop vite.

La D.C.A. du bateau vient de se remettre en action, les mitrailleuses et les canons antiaériens se mettent à tirer et on entend le crépitement des mousquetons dont les soldats sur le pont font usage. Nous voici attaqués par plusieurs vagues de bombardiers. Les bombes ne nous touchent pas et tombent à la mer le long du bord. Le bâtiment est violemment secoué. Nous nous regardons les uns les autres sans pouvoir parler. Plusieurs bombes avaient dû être évitées….

Ce sera la dernière attaque avant notre arrivée à Douvres.

Le torpilleur continue sa route. Bon signe, sans diminuer de vitesse en voulant nous dire que tout allait bien. Le dialogue entre nous reprend, certains vont et viennent , les autres discutent. Maintenant, tout est redevenu calme. On entend des discussions et le bruit assourdissant des machines qui tournent à plein rendement. Quelques heures se sont écoulées.

Les trépidations diminuent, notre bâtiment sauveteur a l’air de ralentir. Nous nous demandons ce qu’il se passe. Quelqu’un essaye d’ouvrir la porte. C’est un marin du BRANLEBAS qui vient nous dire en nous apportant du café et avec le sourire que nous venons d’entrer dans le port de Douvres. Nous lui demandons ce qu’il s’est passé depuis notre sauvetage. Nous apprenons que nous avons été attaqués par des Stukas mais heureusement leurs bombes sont tombées à l’eau. Les machines ne font plus aucun bruit et l’on entend tout le monde discuter à l’extérieur de notre local.

Pour l’instant nous sommes heureux d’avoir retrouvé un peu de paix …

 pas pour longtemps.

On aurait pu trouver des vêtements dans les caissons, la moitié avait le cadenas dessus, mais étaient restés ouverts. Mais nous ne pouvons pas prendre ce qui ne nous appartient pas, nous ne sommes pas des voleurs, juste des rescapés bien fragiles, à bout de forces, comme des esclaves, mais il faut redonner le moral aux camarades. Le personnel qui se trouve sur le BRANLEBAS n’a pas fait naufrage, ils sont dans leurs vêtements d’origine sans avoir pris de bain forcé.

Quand on a subi une épreuve comme celle-ci, les tremblements qui ne s’arrêtent pas. Moi je m’occupe de donner à boire à nos camarades mais pas à manger.

Nous n’avons rien et avons juste réussi à avoir un paquet de cigarettes de troupe et des allumettes trouvées sur un caisson. Heureusement qu’on a encore le droit de fumer….

Une pause avant de continuer vers Cherbourg

Le BRANLEBAS arrive à l’arrière d’un bâtiment du côté du débarcadère. Aussitôt à poste, on aperçoit un grand couloir surélevé. On débarque les blessés, les malades et une multitude de gars enveloppés d’une couverture sur les épaules. Nus comme des vers, personne n’a honte, c’est ça un naufrage, nous débarquons en suivant les autres, marchant le long d’un grand couloir.

Le BRANLEBAS est prêt à repartir à vide pour Dunkerque, et nous attendons quelques vêtements pour nous couvrir. Nous sommes à terre mais il va falloir partir pour retrouver la mer. D’autres bateaux prennent la place du nôtre pour débarquer de la troupe.

C’est dans une grande salle que nous sommes accueillis et l’on nous demande de marcher plus vite car il y a du monde qui débarque après nous encore. Nous arrivons enfin soulagés dans une grande salle où nous sommes cordialement réconfortés dans un accueil chaleureux, avec thé, café et petits pains. On nous distribue une tenue descente, un pantalon et une chemise, sans tenir compte de notre taille et de notre poids. Entre nous, nous faisons des échanges.

Nous partons vers une grande gare de chemin de fer, sachant que nous devons rejoindre Cherbourg, le train s’arrête à Southampton. L’accueil est très sympathique de la part des civils anglais. Des biscuits et des cigarettes nous sont offerts en cours de route. Nous sommes dirigés vers un centre d’hébergement en tentes, pour un court séjour qui se passe très bien. Le casse-croûte est le bienvenu.

Nous recevons bientôt l’ordre de partir vers les quais, par groupes, pour attendre les bateaux afin de rallier Cherbourg. Un bâtiment arrive à l’entrée du port. Le matelot timonier nous donne le nom de ce bâtiment de loin. L’on a cru à un mensonge.

A bord du PRINCESSE MARIE-JOSÉE

C’est bien la malle belge PRINCESSE MARIE-JOSÉE. Cela nous fait chaud au cœur en la voyant, car elle passait près de nous quand nous étions en pêche au bateau-feu Sandettie. La PRINCESSE MARIE-JOSÉE manœuvre et accoste dans le calme, tout le monde monte à bord et s’installe. Certains d’entre nous, avaient par précaution trouvé une bouée de sauvetage. Comme je n’en ai pas, on m’en délivre une, que je dois gonfler et l’on se tient près des radeaux.

Le moral est revenu, nous discutons en fumant une cigarette. Tout le monde a pris place. Le navire fait entendre sa sirène et la manœuvre commence, nous sommes près du départ.

J’ajoute ici un détail incroyable, même inimaginable : en embarquant, nous avons vu un homme bien installé dans un transat et qui semblait dormir sans sa bouée. Avec un froid dans le dos, nous constatons que cet homme inanimé a un poignard planté dans le dos. après la manœuvre, nous avisons les marins de cette macabre découverte. Des officiers arrivent aussitôt et constatent que cet homme est mort depuis une douzaine d’heures. II a été assassiné par un rapatrié afin, sans doute, de lui voler sa bouée de sauvetage lors d’un précédent voyage de rapatriement.

Le navire sort du port progressivement, sa vitesse augmente. Tous les rescapés sont calmes et toutefois soucieux en regardant l’eau qui défile le long du bord. Par précaution, le bateau n’a allumé aucun feu de signalisation. La nuit commence à tomber, nous la passons sur le pont, un peu inquiets en espérant arriver à bon port. Aucun feu n’est visible, le bateau fait route avec probablement ses vingt nœuds marins, craignant les Stukas qui pourraient nous repérer.

Au petit matin du 1er Juin 1940, la terre est visible et nous voyons se dessiner le port de Cherbourg. L’allure diminue de plus en plus et enfin nous franchissons l’entrée du port. Un quart d’heure s’était écoulé.

La PRINCESSE MARIE JOSÉE manœuvre pour accoster à quai, les amarres sont en place, une coupée doit être mis

Cherbourg

Nous débarquons en ordre, avec discipline. Une patrouille en armes nous accueille afin de nous faire traverser la ville de bout en bout, car il y a un chemin très long à faire. Nous arrivons au terminus, nous apercevons « Le dernier sou », un petit bistrot, juste avant d’arriver au 1er dépôt. Nous voici arrivés, je crois qu’il n’y a pas de manquant mais tout le monde a les poches vides.

1er dépôt des équipages à Cherbourg, nous passons l’aubette et il n’y a personne pour nous recevoir. Un quartier maître est là, bien luisant avec des guêtres blanches, il nous fait mettre par groupe de huit. C’est sûrement un planqué celui-là.

Un jeton nous est remis pour un casse-croûte. Assis au réfectoire, nous nous considérons un peu comme des étrangers. Personne n’a la même tenue, tels des esclaves. Les habitués, les familiers du dépôt sont étonnés, perplexes de voir une armée si minable déambuler dans la cour, semblable à une invasion. II y a seulement un gradé dans la cour, peut être le concierge.

Le rassemblement est prévu pour dix heures, avant la soupe de onze heures. Le personnel très minime du 1er dépôt des équipages ne semble pas comprendre ce qu’est notre triste odyssée de Dunkerque.

Les naufragés , les disparus, la perte des bâtiments de guerre. L’enfer de Dunkerque, c’est au-delà de leur imagination, hélas.

Nous pensons avoir de la visite, que quelqu’un vienne nous demander des nouvelles, mais même pas un chien ne nous fera de confidences.

Il n’y avait pas de « pays » comme l’on dit dans l’armée. II n’y a pas un garçon pour nous servir comme dans un mess de second maître ou d’officiers. Nous nous rassemblons pour un départ dans cette cour maudite où les quelques marins ou gradés restent sur place pour arrêter l’avancée des allemands. Nous quittons comme des exilés cette cour où nous sommes arrivés les premiers jours de cette guerre. Après avoir quitté  le 1er dépôt des équipages de Cherbourg, nous reprenons notre marche à travers la ville, en passant devant le bar « Maurice » et bien d’autres sans y entrer, et partons en direction du port.

Cap sur Brest

Un charbonnier est à quai, nous attendons les ordres pour obtenir le N° de notre chambrée. La sirène du port retentit. Très inquiets nous nous mettons contre les murs et des tubes de fer ayant auparavant été débarqués. Après cette fausse alerte, l’embarquement commence dans le calme et sans précipitation. Sur ce charbonnier, ce vieux cargo, il est superflu de songer au confort.

Nous sommes dans les cales et il n’est pas question de prendre une douche. Il faut attendre la nuit tombante pour larguer le quai. Puis les treuils à vapeur se mettent en marche dans un bruit de tonnerre pour appareiller et quitter le quai. Où ce vieux cargo va t-il mettre le cap? Personne ne le sait, d’où notre perplexité.

A la sortie du port, le bateau se met doucement à rouler. Des rondins de bois se promènent sur le pont, cognant contre les tôles, avec des bruits sinistres, surtout en cette nuit noire. Personne ne se voit, il faut absolument rester où nous sommes. Dire que ce vieux rafiot était bon pour la réforme. Aucun avion allemand n’aurait lâché ses bombes. II y avait une pièce à l’arrière. Personne ne pouvait s’en servir, elle était toute rouillée.

Au petit matin, nous montons sur le pont pour satisfaire quelques besoins. Au contact des cales à charbon, nous étions noirs comme des nègres, mais nous nous reconnaissons quand même entre nous. Tout était noir, même le jour la passerelle n’était pas visible. Le nom de ce cargo est même illisible. C’est bien la première fois que nous avons atteint la passerelle, dégoûtés de cet accueil.

Comment peut-on se rendre compte que nous sommes français sous cet accoutrement. Les uns ont hérité d’une tenue bleue clair des soldats de 14-18

avec calot en plus, gratuitement.

BREST

Le 4 Juin 1940, c’est dans cet état que nous arrivons en rade de Brest. Au cours de la nuit suivante, le bateau mouille son ancre et l’on attendit le jour pour accoster à quai. Afin de nous débarquer tous, combien de gars, une énorme armée.

Après avoir marché une heure environ, nous arrivons au deuxième dépôt des Équipages de la flotte. Cette grande cour est trop petite car plusieurs bateaux sont arrivés auparavant avec leur chargement humain venu de Dunkerque.

Rassemblement dans la matinée, afin d’entendre une diffusion de discours de l’Amiral ABRIAL du bastion 32 du front de Dunkerque. Nous sommes tous cités à l’ordre de la Nation et de l’Armée, pour notre conduite, notre courage et notre abnégation pour la défense héroïque de Dunkerque tombée aux mains de l’ennemi.

Le 28 Mai, la Belgique capitule, peut être prématurément car elle pouvait encore retarder l’avance allemande, malgré les pertes lourdes qu’elle a subi. De ce fait, les Allemands ont le champ libre pour installer leurs batteries sur la côte belge dans le même temps de sa capitulation, pour poser d’importants problèmes à la marine française, à l’évacuation des troupes déjà engagées dans cette action.

Le nord de la France est en ruine, les ports jonchés d’épaves de bâtiments français, les plages encombrées de bateaux de faible tonnage, les raffineries de pétrole de Dunkerque encore en feu…. Une vision dantesque !. C’est ainsi que les allemands entrent dans Dunkerque.

Toujours au deuxième dépôt des équipages de Brest : après le repas, rassemblement pour la distribution de permissions. Notre équipage va nous quitter pour rentrer chez eux, dans leur famille.

Quant à nous, « gars du nord », nous devons rester sur place. Impossible de partir, une autre guerre va commencer pour nous. Nous avons la désagréable surprise d’être dirigés vers un centre d’hébergement. Quelques jours passent, nous n’avons ni argent ni papiers d’identité. Sans le sou, les poches vides, l’on est considéré comme des prisonniers. Impossible de trouver un embarquement car aucun ne vient sur Brest.

La France est conquise par les Allemands. Nous sommes le 5 Juin 1940. Nous n’avons aucune nouvelle du mode extérieur, les transistors n’existent pas encore.

Le 1er contingent est parti pour Bordeaux et le reste est abandonné à notre place. Si les allemands nous tombent dessus. Rejoindre quel pays à pied sans le sou ? Depuis une quinzaine de jours que nous sommes sur place. Après avoir entendu des bruits que les allemands avancent vers la pointe de la Bretagne, nous décidons de plier bagages.

Le bombardement de Brest fait rage, il faut évacuer. Comment ?

Nous sommes dos à la mer, nous ne pouvons plus reculer. Nous nous rendons sur les jetées du port. L’on voit, au loin, les avant-gardes allemandes. Comme c’est un petit village, ils ne font aucune attention à nous. Par chance, nous rencontrons un homme de bonne parole :

Suivez-moi, je vous prends

Nous embarquons sans savoir où nous allons atterrir, peut-être dans un petit youyou. Nous rejoignons un petit cotre.

Comme nous sommes de vrais marins, l’équipage est constitué. Nous hissons les voiles et larguons I’ orin. Le petit moteur se met en route et nous voici partis très doucement. Aucun sémaphore ne nous signale, et pour Brest, nous sommes disparu. Nous prenons le large, vers Ouessant. La nuit est tombée.

OUESSANT

Quelle drôle de guerre. Nous venons d’éviter la capture allemande. Nous avons le sourire et nous fumons une bonne cigarette. Nous avons laissé de la distance entre notre petit refuge et la France. Brest flambe toujours. La traversée dure plusieurs heures. L’on aperçoit au loin un phare.

Quand notre embarcation arrive à cette petite entrée, formée entre deux rochers, nous entrons dans un petit port où l’on peux apercevoir quelques rues, une église et un phare. C’est Ouessant.

Nous débarquons et on nous dirige vers une salle d’école. Notre repas est pris dans un souterrain assez éloigné où sont cantonnés une centaine de soldats. De retour, après un bon bout de chemin à parcourir, nous sommes à la débandade comme des hommes traqués.

Nous arrivons à notre logis, une salle de classe au carrelage rouge, un peu cassé. Elle est vide, il n’y a ni table, ni banc. C’est là que nous allons nous reposer tranquillement. Nous voilà allongés à coté l’un de l’autre tel un marché d’esclaves, prêts à mettre le prix. Moi, qui suis habillé comme un tommies, je sais, je ne ressemble pas à un français. Essayer de s’endormir, cela n’est pas facile. Nous battons en retraite, ce n’est pas la peine d’éteindre car il n’y a pas d’ampoule électrique.

Nous tombons dans un sommeil de plomb. Tout à coup, la porte s’ouvre, une grosse lampe torche illumine la pièce et un homme est debout qui nous éblouit. II porte un costume tout neuf et une ceinture de sauvetage. Ses galons brillent comme l’or. Je ne crois pas qu’il a trempé dans le gasoil. Il hurle à notre encontre

« Debout la dedans ! ». Nous nous frottons les yeux et nous nous demandons ce qu’il arrive.

« Tout le monde sur le pont, dégagez d’ici maudits anglais», maugréa celui qui devait être notre chef.

Revenu à la réalité, car notre repos a été de courte durée, je n’ai qu’une envie : le supprimer ce mec. Aujourd’hui encore je pourrais reconnaître cet homme. II n’aurait que quelques secondes à vivre. Comme il ne faut pas se vêtir pour sortir, nous nous rendons sur le port.

Je n’aurais jamais cru qu’un gros bateau allait se trouver là par hasard. Où était-il notre chef ?

Un fumier qui a abandonné son armée. Depuis ce moment-là, je n’ai plus aucune confiance dans nos dirigeants.

Nous montons sur  le remorqueur Abeille 21, quelques hommes d’équipage nous attendent.

À minuit, nous avions un réveil brutal mais notre chef était parti se recoucher. II me paraissait malade. II ne se doutait pas que ses hommes étaient des martyrs de la guerre de Dunkerque. Des hommes qui avaient survécu après un mitraillage sur l’eau et qui étaient des miraculés.

Nous pouvons tous embarquer car nous ne sommes pas nombreux. Le départ est vite donné car il faut faire le plus de route possible avant le lever du jour.

Quand le jour pointe, nous devons stopper pour récupérer des occupants d’embarcations. Elles sont pleines de réfugiés qui ont fui la France. Les machines se remettent en route. Je fais un tour sur le bateau pour chercher le mec qui nous avait réveillés brutalement quelques heures auparavant. Nous stoppons à nouveau, d’autres embarcations sont à la dérive avec femmes et enfants. Nous nous penchons pour les aider à embarquer. Heureusement que la mer est calme. Nous les réconfortons avec les moyens du bord.

Une centaine de personnes ont ainsi été recueillies et les bébés se mettent à crier. Le remorqueur est transformé en garderie. Je monte à la passerelle de navigation et lie connaissance avec les quelques hommes de l’équipage. Sur le tableau de bord l’on pouvait lire :

Abeille 21 – quitter l’ile d’Ouessant le 21 Juin 1940.

Retour vers l’Angleterre

A bord on m’appelle « british ». Je leur interdis leur suggestion. Je suis bien français avec ce que nous avons vécu. Je leur raconte mon épopée et ils s’excusent. Un avion énorme se dirige sur nous, c’est un avion de reconnaissance. Tout le monde pressent le danger. On commence à avoir les nerfs à vif.

Dans un bruit de tonnerre, il passe au-dessus de nous à basse altitude.

C’est un avion de chasse anglais. Nos visages s’apaisent. De la passerelle, on nous fait signe que la côte anglaise est proche. Je n’ai pas encore trouvé le commandant, ce salaud. Je comprends que la troupe ne se mélangent pas avec les gros gradés.

Combien de fois les reverrons-nous ces côtes anglaises ? – Est-ce la fin ou le début ? me dit un camarade. *

Je monte à la passerelle et fait un peu de barre pour me distraire. On me remplace pour aller manger un morceau de pain et boire un verre de vin. Cela fait un mois que je n’en avais pas bu.

Nous approchons de la terre très haute. Nous arrivons au port de Plymouth dans la matinée. Quel sera le terminus ?

Plymouth

Dès que nous sommes à l’intérieur du port, on laisse tomber l’ancre, car il faut attendre la police et la douane. Pour débarquer en Angleterre, ce n’est pas comme en France. A notre arrivée , personne ne nous a demandé notre identité. Cités à l’ordre de l’armée à Brest le 4 Juin 1940 par groupe, cette reconnaissance  devait bien tomber dans les cendres. A Plymouth nous ne sommes rien…

Nos plaques françaises avaient été remises aux poignets des tommies, comme cela il n’y avait pas d’argent à distribuer aux naufragés. Je suis donc arrivé dans ce port, toujours considéré comme un anglais.

Après la venue des autorités, ordre nous est donné d’accoster un petit crevettier, petit comme paquebot, son nom restera gravé dans ma mémoire.

Quel spectacle ! Sept ponts en hauteur ! Comment se fait-il que ce bâtiment n’ait pas encore été coulé, il le sera bientôt dans une mer infestée de sous-marins allemands, ou peut-être par l’aviation en piqué.

Cela me fait frémir, l’on ne peut s’éloigner, de peur de se perdre. On n’ose s’adresser à personne sur ce bâtiment. L’école des mousses de Brest, des troupes de toute nature, soldats et marins, Personne ne porte la même tenue. Des rescapés qui en plus revenaient une deuxième fois en Angleterre. II y a de la place pour tout le monde. On aurait pu y mettre le monde entier et le bateau attendait de nouveaux arrivants.

Heure du repas coup de sang et ras le Bol

Ce moment sans doute très attendu par Noël et ses camarades ne se passant pas d’une façon tres conviviale les rancoeurs s’exacerbent et les paroles sont fortes (Note du rédacteur)

L’heure de la soupe sonne pour l’équipage british, et la grosse maistrance. Des officiers qui n’ont jamais aimé les français. II aurait fallu qu’ils subissent le même sort que nous et soient brûlés au lance-flammes.

Croyez-moi, ils ont détalé plus vite que les français. Des images les montrent, tuant des français sur la jetée de Dunkerque pour qu’ils n’embarquent pas sur leur rafiot. Comment avons-nous pu être leurs otages?

Combien de nous reliront les livres après cette guerre où les bateaux français qui ont rallié l’île anglaise, les équipages sont débarqués sur les quais et faits prisonniers pour leur prendre leur navire. A leur départ de la côte française, ces maudits anglais marchent vers le large jusqu’à ce que leur menton arrive à tremper dans la mer. 

Ils s’arrêtent en attendant un bateau. Qui aurait cru avoir des alliés si méchants ? Ils n’étaient pas dignes de vivre. Nous reviendrons sur les misères qu’ils nous ont faites.

Les mousses des écoles de Brest sont en poste tout le long de la coursive pour renverser les garçons restaurants qui portent les plateaux et les font trébucher d’un croche pied. Les mousses s’enfuient avec les victuailles, comme des petites souris, sans se faire prendre.

Ballade écossaise

Un ordre est donné au porte-voix.  II faut descendre à fond de cale comme des prisonniers. Des factionnaires en armes arrivent pour nous aider à descendre afin de ne pas gêner les passagers.

La grosse masse d’acier est en train de manœuvrer. Pour appareiller, une dizaine de remorqueurs est employée pour sortir cette prison flottante.

Nous sentons le danger. Rendez-vous compte, il y a bien cinquante mètres à descendre et à cette époque, les paquebots n’ont pas encore d’hélices sur le côté. Nous descendons tout au fond du bateau. Un compartiment est vide. II n’y a plus qu’une chose à faire : s’asseoir et attendre.

Nous recevons quelques biscuits, une tranche de corned-beef de un centimètre d’épaisseur.

Le bâtiment se trouve actuellement en mer car on entend l’eau qui cogne sur la coque ainsi que les arbres d’hélices qui passent dans notre salle. La houle fait rouler ce navire très lentement. Plus d’une heure s’est écoulée. La sirène retentit ainsi que les porte-voix dont nous ne comprenons pas la signification. Les portes étanches se mettent à fonctionner. Nous nous doutons qu’il y a un exercice mais, pas plus certains que ça, nous retenons notre respiration, nous sachant enfermés. Un mauvais coup de roulis fait dégringoler un fût vide qui roule et cogne contre les cloisons de la coque provoquant de grands craquements. La lumière s’éteint et les lampes bleues s’allument.

Nous sommes pris de panique. Nous avons beau crier, personne ne nous entend. Nous pensons à un torpillage. Toujours dans l’obscurité, nous attendons notre mort. Crier ou hurler ne sert à rien. Nous nous imaginons enterrés vivants avec mention disparus dans un bon cercueil d’acier, sans sépulture, ni croque-morts.

Les porte-voix annoncent la fin de l’exercice, mais la lumière ne revient pas. Les portes étanches resteront bloquées jusqu’à huit heures du matin parce qu’un cargo avait disparu tout près. Croyez-vous que ces maudits tommies pensent à nous, ils ne méritent pas de vivre. Epuisés par la fatigue, nous plongeons dans un sommeil de plomb. Nous n’avons plus peur de mourir. Dix, quinze heures se sont écoulées depuis le départ de Plymouth. Le calme règne. Nous sommes allongés les uns contre les autres comme sur un marché de vente d’esclaves. Le mouvement des vagues résonne toujours sur la coque. C’est terrible, il faut bien rester à sa place, pire que des prisonniers ou des esclaves que l’on va échanger. Nous entendons les portes étanches s’ouvrir. L’on nous apporte à manger toujours le même menu.

II nous semble que les bruits diminuent lentement, le clapotis des vagues s’atténue. Nous sommes peut être dans le port de Liverpool.

Les porte-voix grognent quelques mots en anglais. Nous commençons à nous préparer pour monter les escaliers. Nous voici dehors pour respirer un peu d’air frais. On se prépare à manœuvrer pour accoster.

Hippodrome d’Istrée

Peut-être étions nous le 22 juin 1940. On se demande si on vient rejoindre le Général de Gaulle. Nous n’avons aucun poste de radio depuis le naufrage de notre bateau. La manœuvre a commencé avec l’aide des remorqueurs. Nous regardons les marins britanniques faire le boulot à travers les grands vitrages. Le quai se rapproche. Dans quelques minutes les amarres seront à poste et les coupées seront mises en place. On s’attend à descendre de ce monstre d’acier. L’école des mousses débarque dans une discipline remarquable, puis un bataillon de soldats français. Puis c’est notre tour, nous les vulgaires minables, qui n’avons pas de galons d’or.

Les passagers débarquent par une passerelle très haute qui communique avec la gare maritime. Tout le monde est habillé de tenues différentes. Des autobus doubles sont mis à notre disposition et le convoi prend la direction d’une nouvelle destination.

Nous arrivons en vue d’un grand terrain où il y a des tentes, un hippodrome au nom d’Istrées. Des gamelles sont restées à chaque ouverture, encore pleines de bonnes choses. Nous qui mourrons de faim, nous qui depuis un mois n’avons pas fait un repas si important, nous commençons à saliver.

Ne touchez à rien, c’est immangeable…  La moitié des troupes ont été intoxiquées. Une erreur de sacs et le cuistot anglais a confondu le sel avec des cristaux. Les bons haricots ont dû être jetés.

Des factionnaires gardent la porte en armes.

Que faisons nous ici ? Pas moyen de le savoir avec la langue anglaise que nous ne maîtrisons pas. Pas le droit le matin de sortir au réveil. Aucune possibilité d’avoir du café, personne ne s’occupe de nous. Le lendemain, nous sommes rassemblés sur le grand terrain et une livre sterling est remise à chacun d’entre nous.

Nous sommes le 23 juin, nous croyons avoir hérité d’une fortune. Une permission nous est accordée pour l’après-midi. Avec six copains, nous allons boire une grande bière. Juste de quoi en boire une seule et nous rentrons au camp.
Plusieurs jours passent. On a beau faire des projets : rester en Angleterre, participer aux débarquements de France…. c’est la joie.

Mais voici que le 30 juin, nous sommes à nouveau réunis sur ce terre-plein. Les visages des hommes sont graves. Le bruit court que nous devons prendre le train à la gare de Liverpool, pour où? Nous ne le savons pas.

Vers dix-sept heures, même mouvement, il ne faut pas s’esquiver mais se mettre en rang sans broncher. Où se cacher, où s’évader !

Après avoir marché pas mal de temps, nous nous trouvons en gare. Nous embarquons dans un train sans connaître sa destination.

Retour à Plymouth

En arrivant dans une gare nommée Plymouth, nous nous demandons s’il n’y avait pas deux Plymouth en Angleterre. Le moral est atteint, à l’heure où l’on a besoin de combattants pour chasser les Allemands de notre France. Nous sommes obligés de nous soumettre, même au péril de notre vie.

Beaucoup de bateaux sont rassemblés en rade, ce n’est pas un rêve. On aurait pu tourner un film tellement les quais, les hangars regorgeaient d’hommes de toutes sortes, de toutes tenues. On n’ose s’adresser à personne, nous n’avons pas de nom. Il n’y a pas d’appel. Nous ne nous connaissons pas.

Notre groupe est destiné à monter sur un immense cargo, de couleur verte, qui est occupé de se ranger au quai. Les coupées sont mises en place et le brouhaha commence. II ne faut pas se presser, et notre tour arrive. Je remarque qu’il n’y a pas de distribution de ceintures de sauvetage. On aurait cru partir pour un voyage d’agrément en temps de paix. Quand ce rafiot est plein, il s’écarte du quai pour gagner la rade afin de faire place à d’autres unités. On aurait dit que toute l’Angleterre quittait l’île, tellement il y avait de monde.

Ils affluaient tous de tous côtés, c’était le point de rassemblement.

Sur le Calumet, mais pas de la paix

Le bâtiment où nous sommes embarqués porte le nom de CALUMET. Nous devons atteindre le sud de l’Irlande . En cours de route, deux cargos ont étés coulés par torpilles. Les bateaux escorteurs quittent le devant du convoi, ils filent vers les bâtiments handicapés. Nous ne connaîtrons jamais le nombre des victimes.

Nous continuons notre route à trois nœuds. II est demandé si parmi nous se trouvent des timoniers pour faire la veille. Je m’avance et grimpe à la cabine de navigation. On me donne donc un rôle à jouer et aux heures de services de quart, le commandant de ce cargo essaye de savoir d’où je viens. Je lui explique mon odyssée et il est bien surpris d’avoir un vrai marin sur le CALUMET. J’ai l’impression de faire partie de l’équipage. À ma tenue bien sûr, je ne suis pas un biffin, mais un vrai marin. On a du mal à se comprendre et par la suite nous trouvons un interprète. Là il n’y a plus de problèmes. Au début, il m’appelle le British-Christmas=NOEL, bon navigateur et intelligent.

Nous avons appareillé le 1er Juillet 1940 de Plymouth . J’ai le point de la route qui nous mène vers le Maroc et plus exactement sur Casablanca. Plusieurs U-Boot sont signalés dans les parages. Les destroyers mènent une surveillance accrue. Pour ne pas avoir le cafard, il ne faut pas regarder la vitesse très faible. Nous avons l’impression de traîner. Le quatrième jour, en pleine nuit, une explosion, sûrement une torpille contre un bâtiment et le navire d’escorte utilise ses grenades sous-marines. Nous ne connaîtrons pas le résultat de ce grenadage.

Nous avons perdu le troisième bâtiment, les embarcations sont recueillies par un bâtiment de guerre appelé en renfort. La citerne d’eau est gardée par un fonctionnaire armé à qui on doit remettre un ticket pour notre ration d’eau. II est interdit de faire sa toilette.

Le cinquième jour, le brouillard enveloppe le CALUMET. Nous n’avons qu’un appareil sur ce rafiot. Nous sommes seuls. On ne voit plus l’ombre du convoi. Quand le jour pointe, le temps s’éclaircit et les autres bateaux réapparaissent. Sur le pont, les hommes remontent de la cale. Ils frottent leurs reins car ils avaient des madriers de bois en guise de matelas. La journée est longue, un bateau du convoi est stoppé. Le destroyer fait route en sa direction, sûrement une avarie de machine.

Je prends mon quart à quatorze heures. Je réussis à obtenir une couchette, offerte par le commandant. Ce n’est pas pour cela que je descends de la passerelle, une veille continue. On nous donne des cigarettes, parfois même un cigare et du thé comme boisson.

La nuit suivante, nous captons des nouvelles et le Commandant nous signale que les bateaux français de guerre sous-marines ont été vidés de leurs équipages et remplacés par des marins anglais. Ces anglais ont toujours de désagréables surprises pour nous faire mal.

À Dunkerque, ils ont déguerpi bien longtemps avant la fin de l’évacuation. De l’eau jusqu’au cou, ils arrêtaient de marcher dans la mer, sinon c’était la noyade. Un jour en faisant du mazout à Douvres, l’équipage d’un destroyer a attaqué les membres de l’équipage du BOURRASQUE. Des marins avaient le nez cassé et le visage en sang.

Le rafiot vert continue sa route. Une torpille passe à cent mètres de notre étrave. J’étais à la barre. Bâbord toute, et le bâtiment évolue sur sa gauche et nous faisons un tour complet pour revenir sur notre cap. Nous restons tous à nous regarder. On remarque que je suis un homme conscient et qui ne bouge pas de son cap. Nous sommes le sixième jour et six bâtiments ont été coulés. On ne pouvait pas s’occuper des autres bâtiments.

Que devenait tout ce monde sur l’eau ?

Plusieurs jours passent.

Pris en otage

Alors que je suis de quart de nuit, on entend du bruit autour de la cabine de navigation. Le Commandant vient de descendre pour se reposer. Plusieurs hommes cagoulés font irruption dans la cabine, revolvers au poing. L’homme de barre est ligoté et attaché sur une chaise. Comme nous naviguons sans feu, nous parvenons à quitter le convoi.

La boussole a varié de plusieurs quarts. Les hommes du commando font savoir au Commandant que le convoi n’est plus en vue. Un brouillard règne sur le CALUMET. Mais un homme de barre sait bien que nous rejoindrons le convoi.  D’ici peu, le commandant rejoint la passerelle de navigation. Cet homme est ligoté. Ces hommes ont toujours leur révolver. Ils deviennent méchants.

Une mine dérivante a été aperçue devant notre route. Je gouverne dessus. Je sais bien en moi même que je ne vais pas l’éperonner. Un homme du groupe me dit : « vous l’avez vue ». À ce moment, je bouge la barre et l’engin passa au long du bord. Je leur ai fait peur. Ils se sont bien aperçu que je n’étais pas un vrai anglais malgré mes menottes. « Cet homme qui a les mains liées est un français » fit le Pacha. Et il reprend : « C’est un rescapé, un miraculé de Dunkerque, son torpilleur a sauté sur une mine. »

Pendant les trois derniers jours, la radio du bord est obligée d’appeler la terre. Sur leurs ordres, un homme se tient à la porte de la cabine radio. Un message est quand même passé signalant que nous sommes pris en otages et que des hommes du sud de la France ont la possession du bateau. Un jour vient de passer. Le jour suivant, nous approchons du port et on apprend par le télégramme qu’ un chaland arrive le long de notre bord avec de la nourriture.

Le dernier jour de notre voyage approche. Savoir si nous serons encore vivants à l’arrivée en rade de Casablanca avec une bande d’énergumènes qui nous empêchent de faire ce que nous voulons. Ils sont très énervés. On aperçoit la terre et les cœurs se remettent en place. Le convoi d’une telle ampleur arrive au bout de dix jours de mer. Les esprits ne sont pas au beau fixe, après un voyage infesté d’U-Boot sous-marins allemands.

Les jetées sont en vue, le commandant doit exécuter les ordres qu’on lui donne mais il est encore le maître à bord et le sort dépendra de lui, quand il recevra les ordres de la vigie.

Quand la vigie appelle le CALUMET, toute la troupe est montée sur le pont. Un chaland tiré par un remorqueur arrive le long du bord. Des lance-amarre sont jetées et l’on amène un mât de charge, aidé d’un homme d’équipage au treuil. Les vivres passent au-dessus du plat bord. Ces hommes empêchent un tumulte car les gens ont faim. Après l’embarquement de toutes ces victuailles, le chaland repart vers le port.

Une ancre est mouillée, nous allons pouvoir nous restaurer un peu mieux. L’armada et les retardataires arrivent, prêts à mouiller. On croirait un débarquement.

Arrivée à Casablanca

Le surlendemain, nous avons l’ordre de rentrer au port. Le bâtiment se dirige vers un quai. Une fois amarrés devant et derrière, les autorités embarquent à bord et après un dialogue entre preneurs d’otages et les autorités, le Commandant reprend son bâtiment, tandis que le commando débarque. Ils sont emmenés par une patrouille de marine Maroc pour le dépôt de Casablanca.

Le commandant du CALUMET ne me quitte pas des yeux, je vois qu’il veux me demander quelque chose. II m’invite dans sa cabine et me demande si je ne veux pas rester avec lui sur son bateau. Je ne peux pas accepter, vu qu’il ne me reste que deux années à accomplir pour être libéré. II m’avait pris en amitié.

Je suis transféré sur le paquebot Marrakech où nous sommes très mal reçus. Ceux qui étaient passés avant nous sur ce bateau avaient fait un massacre avec la vaisselle. Une vaisselle de marque aux couleurs de la compagnie. Nous quittons ce joli bateau et nous rejoignons le dépôt du Maroc.

Marine Maroc

À notre surprise, entrés à l’intérieur de ces quatre murs, nous voyons des hommes, torse nu, battus à coup de fouet. Cela nous ne fait pas bonne impression. Ici, les fortes têtes sont jugées sur place. Ce sont les ordres de l’amiral d’Harecourt qui commande cette base. Sa fille, nous l’avons su par la suite, est encore plus méchante que le père. Elle vole les bérets des marins qui entrent ou sortent de ce bagne. Des marins sont ensuite convoqués aux bureaux pour une peine. Le numéro matricule à l’intérieur du béret sert d’identité. Je n’avais pas donné mon identité, car je n’avais pas de tenue française. Là, je sais que je suis encore un disparu du torpilleur BOURRASQUE.

Affecté sur dragueur de mines

À mon affectation suivante, je dois rejoindre Port-Liautey par train à bestiaux. J’embarque sur le HENRI CAMLEYERE A.D. 150 où je fais quelques marées. C’est là que je fais la connaissance du Commandant Gloaguen, un homme pas comme les autres, qui me reçoit gentiment. Mais son bateau, en très mauvais état, doit être désarmé, car complètement pourri.

Pieds nus, je suis piqué à la cheville. Le lendemain, mon pied est enflé. On me dirige sur l’Aviso SOMME en arrêt d’armistice. Je suis vacciné contre le tétanos et je subis deux interventions chirurgicales à la cheville droite. Pendant ce temps, le Commandant Gloaguen a eu son changement. II est promu « Commandant Défense Littorale ». II ne m’oublie pas, car il me communique qu’aussitôt guéri, je rejoindrai Casablanca. Il me fait un papier m’autorisant à prendre le train sans chaussures. Je n’ai pas d’argent pour m’en acheter et le dépôt ne dispose d’aucun stock d’habillement.

Défense littorale Casablanca

Je rejoins donc la Défense Littorale pour une nouvelle affectation. Plusieurs jours se passent. Je dois prendre un train à bestiaux pour Casablanca, où se trouve un groupe de travailleurs marocains.

J’y arrive avant midi et je rencontre mon Commandant de Port Liautey M. Gloaguen . II m’avise que j’embarquerai sur un groupe de dragueurs magnétiques, nouvellement armés. Ce sont des bateaux en bois équipés chacun de dix-huit tonnes d’accus de sous-marins et j’embarque comme matelot timonier. Une vedette m’attend et je suis accueilli à l’embarcadère de dragage. J’ai les honneurs des deux équipages et l’on fait l’éloge d’un miraculé de Dunkerque qui vient compléter l’équipage. Je prends mes fonctions aussitôt présenté au chef timonier du bateau amiral. Puis je suis reçu par le Capitaine de Vaisseau Thions commandant la vingtième section de dragages magnétiques.

Le lendemain, nous prenons la mer, poste de bande. Tous les bateaux de guerre sont désarmés. Nous sommes le seul couple à naviguer à Casablanca. La nuit, le port est protégé par des filets de sous-marins de nuit.

Les deux bâtiments allaient me faire revivre le métier de la mer, que j’avais connu. Je dors en couchette humide dans le poste avant de l’équipage, situé à l’extrême droite avant du bateau. Le pont est jonché de cochonnets pour le dragage, les gabiers doivent surveiller à ce qu’il soit impeccable avec minium et peinture grise.

C’est tout un équipage de marins pêcheurs, des gars qui avaient été intégrés au début de 1940. Le maître Bergot était le patron de l’ABBE DESGRANGES. Le second maître Bossu agit en vrai fayot. Je fais la connaissance d’un maistrancier Radio et du second maître timonier, un sacré farceur. Je prends mes fonctions de suite et l’on m’avise que ces bateaux sont armés en guerre. La plus grande discipline est exigée.

Avant de quitter le mouillage pour prendre une tenue grise propre, en passant devant les bateaux de guerre désarmés, j’aperçois le PRIMAUGUET, bateau amiral disciplinaire. Poste de bande : le pavillon français sera hissé à la vergue arrière. Un exercice de dragage magnétique a lieu à la sortie du port. Nous sommes en deuxième position derrière AVENIR DU PAYS bateau amiral, capitaine de vaisseau Thions. Cette nuit nous mouillons devant le musoir du port. Protection des navires au mouillage. Interdiction à tous bateaux de rentrer la nuit. Vieille discipline.

Presqu’une année s’est écoulée…………

Démobilisation

En mai 1942, je suis déçu de recevoir ma feuille de démobilisation. II faut rejoindre Toulon et mon commandant de me dire :

Je vous notais très bien, cinquante points. Vous en avez assez pour le grade de second maître..

Je dois partir avec mes quelques effets militaires de marin. II n’y a pas d’habillement à Marine Maroc. Donc je n’ai pas de sac complet. Pendant deux années, nous avons formé une grande famille. Mon départ est très silencieux Les commandants des deux unités m’accompagnent jusqu’au dépôt Marine Maroc, pour partir en groupe vers la gare.

Après un au revoir attristé, nous embarquons à nouveau dans ces fameux wagons à bestiaux, pour rejoindre Oran en Algérie afin d’attendre un cargo. Nous arrivons dans ce port. Logés au « Ravin blanc », nous attendons huit jours. Enfin le jour arrive où nous embarquons sur le paquebot. Notre itinéraire est déjà retardé par une violente tempête. Nous rentrons à Marseille « Notre Dame de la Garde ». Logés « Aux incurables » nous n’avons pas dormi de la nuit. Le matin au réveil, ma peau est infestée de poux et nous sommes obligés de mettre nos fringues dans de l’eau bouillante pour dire de faire un bon repas, car les gros poux étaient bien cuits.

Nous quittons Marseille pour Toulon, 5eme dépôt des équipages. Là, nous recommençons notre service. Trois années plus tard, les corvées reprennent et l’on n’arrive pas à passer au bureau pour se faire démobiliser. Je fais encore un mois avant d’avoir ma feuille de route et de démobilisation. Et c’est là que j’apprends que je quitte la marine de guerre avec 58 jours de permission libérable et une feuille spéciale pour passer la ligne de démarcation à Châlon-sur-Saône, en blouson avec notre vareuse bleu-marine. 

Nous sommes revenus dans la vie civile. Deux mois me permettront de vivre ce temps sans travailler. Je retrouve Grand-Fort-Philippe où je suis né…..

CONCLUSION

C’est ainsi que se terminent mes pérégrinations, dans une période très difficile, durant les jours sombres de 1940. La ville de Dunkerque fut fort éprouvée après une quinzaine de jours de répit, par l’évacuation des troupes alliées et françaises. II n’y avait qu’une seule issue possible, c’était de prendre la mer en direction de l’Angleterre, qui si près (40 kilomètres) paraissait si loin.

L’aviation ennemie avait la supériorité dans les airs. Elle massacrait par mitraillage et ne rechignait pas à lâcher ses bombes.

Les marins de tous ces bateaux de pêche, mobilisés au début de la guerre, ont dû subir de rudes épreuves. Les bateaux en bois, n’ont pas eu la crainte des mines magnétiques. Combien de chalutiers en acier, dans cet endroit raccourci, périrent.

Dunkerque semblait au départ très calme, et pourtant combien la royale (marine de guerre) à été éprouvée et combien de bâtiments ont coulé. Dunkerque avait bien été choisi par les allemands. C’est un endroit stratégique entouré de bancs de sable, où l’on ne s’en sors pas toujours, si ce n’est en pleine mer.

N’oublions pas la marine marchande, qui n’a pas eu la moindre chance de sauver ses bateaux. Ainsi au dernier jour d’évacuation : Perte de l’Emile Deschamps près des côtes anglaises, frère du St Philibert, qui lui chavira dans le port du Havre. C’est ainsi que se termine l’épopée de notre bâtiment dans des conditions atroces.

Un BOURRASQUE que personne ne pouvait couler sans cet arrachage de la ceinture si bien mise en place à Cherbourg. Ce bâtiment était passé à travers tous les dangers. Pas une bombe ne l’avait atteint. Son commandant, un vrai manœuvrier, un homme qui ne souriait jamais, mais qui, au moment de la dernière épreuve a prononcé ces mots : mon bateau ! mon pauvre bateau.

Un vrai marin  tout comme Noël Paillart, matelot timonier, un homme qui a commencé à naviguer très jeune, et continua jusqu’à l’heure de sa retraite. Ce sera la plus grande perte de sa vie, lui qui n’a jamais perdu aucun bâtiment, même dans une mer infestée de mines dérivantes et de mines de fonds. Une mine se prend dans ses filets, il faut revenir au port, la dégager avec précaution et remettre les filets à la mer pour continuer à pêcher.

Etats d’âme sur

La perte du BOURRASQUE

En véritable homme de mer la perte du torpilleur me rend malheureux pour longtemps. Mon calvaire ne fait que commencer. C‘est le lot de tout marin de rencontrer des problèmes. En valeureux marin, la mer est comme ma mère, je l’aime

Attristé je pense que ce n’est pas de cette façon-là qu’on aurait dû perdre notre bateau. Si le SIROCCO en rade de BOULOGNE-SUR-MER ne nous avait pas arraché notre ceinture magnétique, cette mine n’aurait jamais explosé.

Blessé à mort par une malencontreuse mine magnétique, qui après une lente agonie a vu disparaître une grande partie des combattants qui se sont sacrifiés afin de retarder l’avance allemande sur Dunkerque après la campagne des Flandres. Ce fut un spectacle pénible, chaque rescapé est encore marqué par cette tragédie où nous étions impuissants à porter secours aux naufragés. Combien de soldats avons nous entendus crier, hurler, supplier une aide et les voir mourir en se laissant couler ainsi que des marins à leur poste de combat.

Notre torpilleur et des camarades que nous avons vu mourir, que nous avons entendu enfermés dans leur local, les soutes à munitions où ils attendaient toujours au monte-charge pour nous envoyer des munitions, des gars à qui nous avons parlé et qui étaient montés sur le pont pour fumer une cigarette avec nous , une souffrance avant de mourir, quand on ne sait pas, on ne peut pas croire que la vie était bientôt terminée.

Quand on est à son poste de combat jamais nous ne pouvions penser à ces choses affreuses. A l’eau nous essayons de réunir le plus de monde sur le radeau invisible, par cette foule de gars agrippés comme on le pouvait et puis l’aviation qui s’est acharnée sur notre groupe, cette bande de lâches, qui mitraille dans tous les sens. J’ai toujours pensé d’avoir toute une rancune sévère contre ces aviateurs ivres sûrement. Notre groupe avait été réduit à la minorité, la guerre sur mer ce n’est pas sur terre pareil épisode. Sur mer, l’on ne peut pas ramper pour s’esquiver, et ceux qui sont tués par balles de mitrailleuses ennemies, ne restent pas au-dessus, ils coulent.

Vision insoutenable qui vous prenait aux entrailles de l’arrière du BOURRASQUE qui rapidement disparu sous l’eau, impossible de tenter quoi que ce soit. Hélas.

La drôle de guerre ? Une drôle de foutaises

Quel drôle de guerre. II est impossible de croire à l’état où nous étions rendus.

Comment avons pu nous laisser entraîner dans une guerre de ce genre.

Où sont les responsables, ils savaient bien que la France n’était pas bien armée, peut être que nous avions attendu trop tard pour attaquer.

Ils auraient dû foncer dès les premiers jours et non pas porter des troupes ailleurs. Nous vaincrons, nous sommes les plus forts. Affiches au mur au début de la guerre, qui oserait attaquer la France.

Mes soucis sont dans sa tête, je ne peux pas vous expliquer maintenant. Ce n’est pas la paix, c’est la guerre, la perte de mon navire me démoralise. je ne voudrait que des succès. Je ne suis pas fier de la honte. Je m’incline dans mon coin et pense à mes succès à venir. Je n’aurait jamais dû vivre cette guerre. Vu cette défaite je regrette d’avoir été mis au monde en 1919. j’ avait vingt ans à cette mobilisation, et avait rejoint mon unité avec un moral d’acier. Les affiches ornaient les murs, nous vaincrons, nous sommes les plus forts, qui oserait attaquer la France.

Quel grand malheur quand j’ai pris conscience de tout le camouflage de cette guerre par nos gouvernants de l’époque et quand je me suis rendu compte de la supériorité aérienne allemande. Attaqué sans répit, ni français, ni anglais, c’est comme quelqu’un qui est pris comme un criminel et qui purge une peine alors qu’il est innocent. II y en a eu des cas durant cette guerre, des hommes qui n’avaient rien fait et qui sont pris pour des autres, roués de coups, ils avouent être les traîtres, pendant la souffrance.

Source
Archives familiale Bernard Paillart
Crédit photographique Famille Bernard Paillart et Dk
Epaves